L’année 2022 a débuté sur une nouvelle hautement symbolique : Back Market, la place de marché dédiée au reconditionnement de produits électroniques, lève 450 millions d’euros ! Un montant record pour une entreprise de l’économie circulaire qui, avec Vestiaire Collective, fait partie du club fermé des “licornes”, ces entreprises valorisées à plus d’un milliard d’euros. Alors, on ne sait toujours pas très bien à quoi ça sert, d’avoir des licornes, ni si c’est vraiment une bonne chose de voir des entreprises lever autant d’argent quand rien n’indique qu’elles soient toujours rentables. Néanmoins, cela a le mérite de mettre en lumière un point intéressant : si l’économie circulaire attire autant de capitaux, c’est qu’elle attire aussi beaucoup de consommateurs.

De fait, les pratiques des français.es semblent évoluer chaque année davantage vers des pratiques durables. Et le marché de la seconde main et du reconditionné en est un bon exemple. D’après les chiffres de l’IFOP, 60% des français.es ont, par exemple, déjà acheté ou ont l’intention d’acheter un téléphone reconditionné, soit une augmentation de 7% en un an (entre 2019 et 2020). D’après le dernier rapport du club de la durabilité, cela vient confirmer une tendance présente depuis une demi-douzaine d’années puisque le volume des produits ménagers réemployés ou réutilisés avait déjà augmenté de 30% entre 2014 et 2017 pour atteindre 1 million de tonnes à l’époque.

Une croissance qui est aussi corrélée à celle du e-commerce et à l’essor des marketplaces qui font la part belle au réemploi et à la seconde main : Vinted ou Vestiaire Collective pour la mode ; Le Bon Coin pour les objets du quotidien, Back Market pour les produits reconditionnés. On ne cite que les “grands noms” mais d’autres acteurs sont tout aussi remarquables : Zack, Certideal, Recommerce, Recyclivre en sont de parfait exemples. Sans compter les startups qui émergent pour favoriser l’essor du commerce en ligne de seconde main, à l’image de ce que proposent Place2Swap ou encore Faume.

En 2020, en incluant tous les acteurs dont les sites Internet et petites annonces, hors automobile, le marché de l’occasion a atteint un chiffre d’affaires de 7,4 milliards d’euros.

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Les trois co-fondateurs de Back Market, entreprise symbole de l’essor du marché de la seconde main


La réparation : un autre marché en pleine croissance

Le réflexe de la réparation est un autre bon exemple de l’essor des pratiques durables dans les comportements. D’ailleurs, si l’on se fie à l’indicateur des levées de fonds, on pourra par exemple se réjouir du succès de la startup Murfy, spécialiste de la réparation du gros électroménager, qui a levé successivement 2 millions d’euros en novembre 2019, puis 8 millions d’euros en octobre 2020 et encore 1 million d’euros en février 2021. En parallèle, le site spécialisé dans la vente de pièces détachées, SOS Accessoire, a levé quant à lui 10 millions d’euros l’année dernière. Ces entreprises ne sont pas des “licornes”, mais ces montants prouvent que la réparation, un marché historiquement peu sexy, attire les investisseurs.

Du côté des acteurs historiques, le groupe Fnac Darty souligne aussi cet essor de la réparation dans les moeurs des consommateurs. Le groupe annonce par exemple que le nombre de ses interventions a augmenté de 29% en 2020 par rapport à 2019, et l’entreprise a aussi étoffé ses offres pour répondre à la demande croissante. Un virage également opéré par le groupe SEB qui met la réparabilité au coeur de son modèle économique. Un autre acteur traditionnel qui témoigne de cet essor, c’est Nature & Découvertes, qui prévoit prochainement de tester des kits d’outils en magasin pour permettre des réparations rapides sur place. Leroy Merlin est également concerné par cette démarche : l’enseigne développe de plus en plus des ateliers de réparation dans ses magasins, et a également noué un partenariat avec Spareka pour renforcer le dépannage en ligne. De son côté, Electro Dépôt a lancé une initiative (Reconomia.fr) qui permet de récupérer, reconditionner et revendre des produits électroniques.

Bref, les initiatives se multiplient en faveur de l’allongement de la durée de vie des produits et les pouvoirs publics ne sont pas en reste. En 2021, l’ADEME et le Ministère de la Transition Ecologique ont par exemple lancé le site d’information longuevieauxobjets.gouv, qui propose un grand nombre de ressources pour éclairer les citoyens sur les bonnes pratiques pour faire durer et réparer leurs objets. Une plateforme, d’ailleurs, elle-aussi conçue en partenariat avec Spareka et le site de réparation SOS Accessoire. Dans le prolongement de la loi AGEC, l’indice de réparabilité fait aussi partie d’un cadre législatif qui avance en faveur de ces pratiques.

murfy réparation
Murfy, une startup spécialisée dans la réparation du gros électroménager, fait partie des “pépites” de l’économie circulaire à suivre attentivement


De nouveaux secteurs d’activités concernés

Le secteur de la seconde main et de la réparabilité a longtemps été l’apanage des produits électriques et électroniques ou de la mode. Mais de nouvelles opportunités commencent à se créer sur différents marchés : le jardinage, le bricolage et le mobilier, mais aussi des secteurs comme celui du livre ou du matériel médical. L’upcycling – méthode qui consiste à donner un nouvel usage à une matière ou un produit pour prolonger sa durée de vie – ouvre aussi de nouvelles perspectives économiques dans des secteurs comme celui du bâtiment.

Dans le secteur automobile, une nouvelle tendance émerge aussi autour du retrofit, qui permettrait de convertir des véhicules thermiques en véhicules électriques sans avoir à jeter puis fabriquer de nouveaux véhicules. L’occasion aussi, puisqu’on mentionne le secteur de la mobilité, de souligner que la réparation de vélo est devenue une activité économique visible et soutenue par les pouvoirs publics ces dernières années. En mai 2020, Elisabeth Borne avait par exemple annoncé la création d’une “académie du vélo” pour former chaque année 500 mécaniciens pour réparer et entretenir nos bicyclettes.

Pour aller plus loin, les filières de la seconde main et de la réparation doivent désormais faire face à plusieurs défis. Le premier d’entre eux étant celui de la main d’oeuvre. Après des années à promouvoir le réachat plutôt que la réparation, la France manque cruellement de techniciens en mesure de réparer nos appareils, que ce soit pour l’électroménager ou les vélos. Par exemple, selon Guy Pezaku, fondateur de Murfy, “il n’y aurait que 5 000 techniciens en France formés pour le gros électroménager, qui permettraient de réparer chaque année 5 millions d’appareils sur 28 millions qui tombent en panne”.

Un autre défi pour la filière, c’est l’accès aux pièces détachées et leur disponibilité. À ce sujet, la loi (et notamment la loi AGEC) devrait améliorer les choses. Depuis le 1er janvier 2022, l’article L111-4 du code de la consommation prévoit que le “fabricant ou l’importateur informe le vendeur et les réparateurs professionnels de la disponibilité ou de la non-disponibilité des pièces détachées indispensables” et “qu’il doit les fournir dans un délai de quinze jours ouvrables, aux vendeurs professionnels ou aux réparateurs, agréés ou non, qui le demandent”.

Des opportunités sont donc en train de se créer sur ces nouveaux marchés. Des marchés qui s’ancrent progressivement dans nos habitudes et qui attirent désormais des investisseurs et des grands groupes. De quoi penser que l’économie circulaire, sur certains aspects, est enfin en train de passer à l’échelle.

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