Intitulé Petit écran, grand gaspillage et paru en juin 2021 le rapport exhaustif et chiffré de l’association Halte à l’Obsolescence Programmée (HOP) met en lumière les failles de la durabilité des téléviseurs : manque de fiabilité et de démontabilité, composants sous-dimensionnés, mises à jour incompatibles, course à la technologie et publicités mensongères sont, entre autres, responsables d’un remplacement précoce de ces appareils et d’une pollution numérique considérable.

En effet, 93% des Français sont équipés de téléviseurs à l’heure actuelle et notre renouvellement de ces appareils se fait en moyenne tous les 7 ans. Or, fabriquer un téléviseur de 11kg nécessite 2.5 tonnes de matière, sans compter les émissions liées à la logistique. D’après l’association, si le renouvellement moyen progresse d’une année, cela permettrait d’éviter l’émission de 1,7 millions de tonnes d’équivalent CO2. Ce qui est comparable aux émissions annuelles de la ville de Lyon. 

Cela s’explique par le fait que nos télévisions nécessitent toujours plus de ressources lors de leur fabrication. À l’image des voitures dont la taille et le poids ne cessent d’augmenter ces dernières années, la taille des écrans de télévision est chaque année plus imposante, passant d’une diagonale moyenne de 80cm il y a 15 ans à des écrans de 102cm aujourd’hui. De la même manière, nos télévisions sont aussi plus fournies en technologies : smartTV, écrans 3D, technologie 4k ou 8k.

En résulte une augmentation des ressources nécessaires à leur fabrication sans que leur durée de vie n’augmente en conséquence. Et pour celles et ceux qui s’intéressent à la pollution numérique, voilà un sujet bien plus important que le poids des emails où la consommation de streaming. En recoupant les témoignages de techniciens et de consommateurs, HOP en est arrivé à la conclusion que les principales raisons pour les consommateurs de changer leurs téléviseurs pouvaient se regrouper en deux blocs : des raisons techniques et des raisons culturelles. 

Si le renouvellement moyen des TV passe de 7 ans à 8 ans, cela permettrait d’éviter l’émission de 1,7 millions de tonnes d’équivalent CO2


Trois raisons techniques responsables du remplacement des téléviseurs

L’enquête mentionne ainsi trois raisons techniques responsables des changements de téléviseurs. La première concerne des pannes de rétro-éclairage, qui s’expliquent par le sous-dimensionnement des diodes LED. En ne choisissant pas les diodes adaptées et en réglant par défaut le niveau de rétro-éclairage au maximum dans le menu, les metteurs sur le marché précipiteraient ainsi le mauvais fonctionnement de l’appareil. Or, ces pannes seraient particulièrement difficiles à réparer puisqu’il est souvent recommandé de changer la dalle entière, une pièce pouvant coûter plus de la moitié du prix du téléviseur. Ce qui incite au rachat d’un nouveau produit.

La deuxième raison qui explique le dysfonctionnement des TV concerne l’alimentation. Les télés surchauffent souvent, principalement en raison d’un élément présent sur la carte d’alimentation : le condensateur électrolytique. L’enquête a révélé que la montée en température du condensateur était principalement liée à ce qu’il se passait autour de celui-ci.

Or, dans bien des cas, la pièce est placée à proximité d’éléments dont la température de fonctionnement est élevée, ce qui accélère la surchauffe du condensateur et réduit la durée de vie du produit. De la même manière, le remplacement d’un condensateur est un processus coûteux qui incite au rachat d’un appareil.

Ce qu’il se passe avec les TV, c’est ce qu’il s’est passé avec les smartphones. Au bout de 3-4 ans, une mise à jour les empêche de fonctionner correctement

Un technicien travaillant pour une grande enseigne à HOP


Troisième facteur technique majeur de renouvellement des téléviseurs : les logiciels. Aujourd’hui la plupart de nos télés sont connectées à Internet. Cette connexion nous permet de profiter de services bien plus larges que la simple TNT, on pense ici à Netflix ou encore Youtube. Parmi ces TV connectées certaines sont directement reliées à internet, on les appelle les SmartTV (les autres sont majoritairement connectées pas boxes internet). Ces SmartTV fonctionnent avec des logiciels.

Ces logiciels sont en permanente évolution et rendent rapidement les téléviseurs “has been”. C’est ce qu’explique Fréderic Bordage de GreenIT. Pour lui, les TV souffrent des trois mêmes maux que les smartphones. Le “phénomène d’obésiciel” qui signifie qu’une mise à jour du logiciel est trop lourde pour que l’appareil la supporte ; la fin du support technique qui laisse le consommateur seul face à ses difficultés lorsque le logiciel est jugé trop vieux et, enfin, l’incompatibilité de format entre différents logiciels. 

En tenant compte de ces problématiques, en interrogeant différents experts et en cherchant surtout à nous sortir de l’impasse dans laquelle nous nous enfonçons, les équipes d’HOP émettent plusieurs pistes de réflexion intéressantes pour réduire l’obsolescence liée à ces produits.

Téléviseur affichant le logo Netflix
Netflix, une application accessible grâce aux Smart TV


Quelques pistes pour réduire l’obsolescence technique des téléviseurs

Côté fabricants, les solutions proposées par HOP gravitent souvent autour des mêmes idées. Pour l’association il serait bénéfique que les fabricants investissent dans des pièces de meilleure qualité et qu’ils mettent à disposition des utilisateurs des informations sur le fonctionnement le plus durable possible du téléviseur.

Il s’agit aussi de faciliter la réparation du composant défectueux, ce qui nous renvoie par exemple à l’indice de réparabilité. Pour ce qui est de la question des logiciels, l’association propose que les metteurs sur le marché s’inscrivent dans une démarche d’éco-conception en permettant notamment la réversibilité des mises à jour ou en mettant à disposition la mise à jour d’un système d’exploitation pendant 7 à 10 ans après le dernier jour de commercialisation du produit. 

HOP présente également des pistes de réflexion pour les pouvoirs publics. Il leur est ainsi conseillé de traduire les idées précédentes par des lois. De plus, l’association recommande d’inciter à l’innovation durable, à l’éco-conception ou encore à rendre la réparation des TV plus accessible financièrement (fonds de réparation par exemple). A noter aussi qu’il est recommandé aux pouvoirs publics d’intégrer dans leurs démarches les recommandations de la convention citoyenne pour le climat notamment celle réclamant un moratoire sur la 5G dont l’impact environnemental est loin d’être neutre.

À découvrir : notre portrait de Samuel Sauvage, économiste et co-fondateur de l’association HOP


L’obsolescence culturelle qui pousse au renouvellement des appareils

D’après une enquête menée par l’association auprès de plus de 2000 français.es, 54% des sondés ayant connu un dysfonctionnement sur leur TV il y a moins de huit ans n’ont pas tenté de faire réparer leur appareil et ont décidé d’en acheter un nouveau.

C’est l’une des conséquences de ce qu’on peut appeler l’obsolescence culturelle (ou esthétique), un ensemble de mécanismes qui poussent les consommateurs à renouveler un produit pourtant toujours en état de marche. Une obsolescence provoquée en grande partie par des innovations qui sont loin d’être tout à fait nécessaires dont le dernier exemple en date concerne la résolution 8K de certains écrans.

Cette ultra haute définition (UHD) est vendue comme « ultra-réaliste » et promet une expérience inédite pour les consommateurs. Ainsi que l’indique le site Internet de la Fnac, “le 8k affiche 4 fois plus de pixels que l’Ultra HD 4K qui affiche elle-même 4 fois plus de pixels que la technologie Full HD”. De la poudre aux yeux ? Certains experts ont confié aux équipes d’HOP que l’œil humain ne serait pas capable de voir la différence entre le 4K et le 8K. Une conclusion similaire est partagée par l’association UFC Que Choisir.

Autre exemple d’obsolescence culturelle, le célèbre Black Friday et sa version bleu-blanc-rouge, les French Days, qui poussent au renouvellement en faisant miroiter des promotions folles qui… ne seraient pas aussi intéressantes qu’on nous l’annonce. Ainsi, toujours selon l’association UFC – Que choisir, les prix affichés lors de ces périodes de soldes seraient parfois artificiellement gonflés sur la période pour mieux mettre en valeur les soi-disantes promotions.

Lettres de Scrabble affichant Black Friday


Une communication plus responsable nécessaire pour réduire la pollution numérique ?

Ces biais culturels qui poussent au renouvellement d’appareils pourtant en parfait état de marche sont en grande partie liés à un monde, celui de la communication et de la publicité, qui manque de responsabilité environnementale. Difficile, néanmoins, d’en vouloir aux metteurs sur le marché de tout tenter pour vendre leurs produits, y compris de jouer sur des biais cognitifs.

Côté pouvoirs publics, il serait cependant bénéfique de voir les responsables encadrer la publicité pour limiter les phénomènes d’obsolescence esthétique. C’était l’une des propositions de la Convention Citoyenne pour le Climat qui a été très largement rejetée par le parlement. En alternative, Hop pousse également l’idée de mettre en place une écocontribution sur les publicités afin de financer des campagnes de promotion pour la consommation responsable (réemploi, réparabilité). L’association propose aussi de créer une mention légale contre la surconsommation. 

Enfin, le reconditionné est en train de devenir un réflexe à la mode en ce qui concerne le renouvellement des smartphones, grâce au travail effectué par des entreprises comme Back Market, Certideal ou Recommerce. Un réflexe qui pourrait être une solution pour les téléviseurs également.

Selon la Banque Mondiale, environ 80%des déchets électriques sont envoyés en Afrique et ce de manière illégale.


Le recyclage des télévisions : attention aux fausses bonnes idées

Pour terminer, l’association de lutte contre l’obsolescence programmée ajoute un dernier mot sur le recyclage des télévisions. L’argument est évoquée parfois par les fabricants, or, le processus de recyclage des TV coûte cher (broyage des écrans, captation du mercure contenus dans les lampes, extraction des néons LCD) et n’est pas toujours possible (les écrans CRT contiennent du verre au plomb, par exemple, une matière non recyclable). 

Par ailleurs, alors que la transition écologique est difficilement décorrélable de la justice sociale, le recyclage des déchets électriques est responsable d’externalités négatives. Selon la Banque Mondiale, environ 80% des déchets électriques sont envoyés en Afrique et ce de manière illégale. L’impact environnemental et sociétal y est fortement pernicieux. Agbogbloshie, une déchetterie de la mondialisation située à Accra, en témoigne. 

Pour vous construire une vision encore plus exhaustive sur la question n’hésitez pas à consulter le rapport complet par ici.

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