C’est l’un des endroits les plus hostiles que nous pouvons connaître sur la planète. Un endroit qui fascine et passionne les navigateurs, qui le redoutent tout autant. Situé entre les bien-nommés 40ème rugissants et 50ème hurlants, le courant circumpolaire antarctique est le courant le plus puissant de tout l’océan mondial. Mais pas seulement. Car ce courant, le seul à faire le tour du globe sans jamais croiser de masse continentale, joue aussi un rôle clé dans la régulation du climat.

“C’est un océan d’eau froide qui apporte une compensation thermique à la chaleur de l’océan tropical qu’il rencontre” précise d’emblée Jean-Louis Etienne lors de la présentation de son projet – le Polar Pod – lors d’une conférence à la Maddy Keynote au mois de septembre dernier. “Le courant Circumpolaire Arctique, c’est aussi le principal puits de carbone océanique de la planète” ajoute le chercheur et explorateur français.

De fait, l’océan est un régulateur naturel du climat via le plancton et les algues qui captent le CO2 pour réaliser leur photosynthèse, exactement de la même manière que le font les végétaux sur terre. De plus, par sa capacité à exporter massivement des matières nutritives vers d’autres latitudes, il impacte les écosystèmes de l’océan mondial. Enfin, dernier atout de cet océan hostile, il représente un réservoir de biodiversité marine encore très largement méconnu. D’où l’intérêt d’étudier cet océan à la fois hurlant et rugissant.

Vue d’artiste du Polar POD


Le Polar POD, la station océanographique du futur ?

Le courant Circumpolaire arctique, c’est avant tout un océan de tempête permanent, difficilement navigable. En 1997, le navigateur Canadien Gerry Roufs, dans un ultime message avant sa tragique disparition lors du Vendée Globe, décrivait cette zone ainsi : “les vagues ne sont plus des vagues, elles sont hautes comme les Alpes”.

Pour cette raison, Jean-Louis Etienne et son équipe ont décidé de travailler sur un projet d’embarcation qui sera capable de résister à ces conditions dantesques. Il mise pour cela sur la verticalité. “Le principe du Polar POD, c’est un bateau vertical, de 100 mètres de hauteur dont 80 mètres seront sous l’eau, afin d’échapper au mouvement de la mer”. Ce navire d’un nouveau genre fonctionne sans moteur – mais dispose de 6 éoliennes – et garde son équilibre grâce à un lest de 150 tonnes. “C’est un vaisseau qui n’est pas motorisé précise l’explorateur, “on va l’amener en position horizontale via un transporteur et ensuite, on le ballast pour le mettre en position verticale”. Il est conçu pour être capable d’affronter le phénomène dit “de la vague cinquentennale” ce qui correspond théoriquement à encaisser une vague de 38 mètres de haut toutes les 18 secondes pendant 3 heures.

La partie supérieure du Polar POD pourra abriter 8 personnes, 3 marins et 4 ingénieurs qui se relaieront durant les 3 ans que dureront l’expédition. “Le projet, c’est de faire deux fois le tour de l’antarctique. On compte environ 18 mois pour un tour, donc il nous faudra au moins 3 ans au global, avec une relève d’équipage tous les 2 mois grâce à un navire avitailleur qui apportera aussi les réserves de nourriture” ajoute celui qui fut déjà le premier homme à atteindre le pôle Nord en solitaire en 1986.


Quel intérêt concernant le climat ?

Cette expédition dantesque, dont le départ est prévu en 2024 du cap de bon espérance implique pour le moment le concours de 43 institutions de 12 pays différents, dont le comité scientifique est présidé notamment par l’IFREMER et le CNRS. Mais pourquoi se lancer dans ce projet monumental ?  

L’expédition menée par Jean-Louis Etienne et ses équipes aura pour but de mesurer les échanges atmosphère-océan à cet endroit du globe : CO2, méthane, et d’autres aérosols. Cela servira notamment à mieux comprendre ces phénomènes et les représenter dans les modèles du futur. Elle permettra aussi de valider des mesures satellites sur la hauteur des vagues, la vitesse du vent, la couleur de l’océan, afin d’affiner les modèles des différentes agences spatiales.

L’un des objectifs de l’expédition sera aussi d’étudier la composition de l’eau pour mesurer l’impact anthropique à cet endroit du globe : présence de microplastiques ou de résidus de pesticides, par exemple. Enfin, l’expédition sera aussi l’occasion de réaliser un inventaire précis et inédit de la biodiversité présente dans cette région du globe, mais aussi de comprendre l’évolution de la diversité marine en fonction des conditions environnementales et donc en réponse aux changements climatiques.

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