L’agriculture est le deuxième poste d’émissions de gaz à effet de serre en France. Le secteur représente ainsi 19 % du total national (soit 85 millions de tonnes de CO2 eq. émis en 2019). C’est évidemment un émetteur de CO2, via le fonctionnement des machines agricoles, mais c’est surtout le méthane et le protoxyde d’azote qui nécessitent des actions rapides et efficaces pour lutter contre le dérèglement du climat.

L’élevage, par exemple, est la source de 68 % des émissions nationales de méthane (CH4) et la culture des sols (via la fertilisation minérale et/ou organique) est responsable de 80 % des émissions nationales de protoxyde d’azote (N2O). Deux puissants gaz à effet de serre qui participent au réchauffement de la planète.

Certes, les émissions de ces gaz sont à la baisse. Elles ont diminué de 8 % entre 1990 et 2019. Ce qui s’explique en partie par la diminution du cheptel bovin et l’amélioration de certaines pratiques. Mais il existe encore des leviers pour accélérer cette transition. C’est d’ailleurs ce qui fait la spécificité du monde agricole, à la fois responsable d’une partie du problème, mais aussi en première ligne pour proposer des solutions efficaces.

L’agriculture, source du problème… mais surtout de la solution

Le monde agricole est particulièrement vulnérable aux effets du dérèglement climatique. Sans doute plus que n’importe quel autre secteur d’activité puisque son coeur de métier peut être profondément altéré par les phénomènes météorologiques extrêmes, par le développement de nouvelles pathologies ou encore par les contraintes sur la ressource en eau.

Mais s’il est à la fois victime et en partie responsable du problème, le secteur agricole est aussi un vecteur de solution parmi les plus intéressants que nous ayons à disposition. Cela nécessite une phase de transition entre des pratiques issues de la reconstruction du pays après la Seconde Guerre Mondiale, et celles dont nous avons besoin demain, emmenées par les pratiques agroécologiques.

Pour réussir cette transition agricole et écologique, le secteur possède quelques leviers afin de réduire ses émissions de gaz à effet de serre. Changement de pratiques, développement des énergies renouvelables et stockage du carbone sont les 3 principaux leviers qui vont permettre ce changement.


champs agriculture


3 pistes pour réduire les émissions de protoxyde d’azote et de méthane


Réduire le recours aux engrais minéraux de synthèse

Il existe pour cela des techniques relativement simples comme le fait de substituer l’azote minéral de synthèse par l’azote des produits organiques, ou retarder la date du premier apport d’engrais au printemps. Il y a aussi des alternatives à l’utilisation des intrants chimiques. C’est par exemple ce que propose la startup Mycophyto qui travaille sur des synergies naturelles entre les plantes cultivées et certains champignons champignons mycorhiziens afin de les rendre plus résistantes. Les Biotech représentent ici une piste de développement intéressante.

L’agriculture de précision permet également de mieux gérer l’apport des intrants azotés. L’un des champs d’application de cette technique se base sur des capteurs installés à proximité des parcelles, sur des drones et des robots afin de cartographier et analyser en temps réel les caractéristiques des exploitations dans le but d’optimiser la gestion des intrants, la connaissance des cultures, la lutte contre les maladies ou encore l’irrigation.


Développer l’agroécologie et diversifier les cultures

Les pratiques agroécologiques, comme l’agroforesterie, la plantation de haies et l’agriculture de conservation des sols permettent aussi de conserver une biodiversité souterraine plus active afin de soutenir la croissance des plantes. Cela permet de réduire l’utilisation de fertilisants et donc de diminuer les émissions de GES. Entre autres, la diversification des cultures va de pair avec cet ensemble, en particulier via des cultures intermédiaires de légumineuses, puisqu’elles permettent de mieux fixer l’azote dans le sol.


Modifier notre rapport aux protéines pour la nutrition animale et humaine

Le rôle joué par les légumineuses pour la réduction des émissions de GES ne se cantonne pas à ce rôle. C’est aussi un substitut essentiel aux protéines d’origine animale qui en fait un facteur-clé de succès de la transition agroalimentaire. Cela permet, en outre, de réduire les importations de soja venant d’Amérique du Sud. Et cela vaut à la fois pour la nutrition humaine que pour la nutrition des animaux d’élevage. C’est aussi dans cette mouvance que les “nouvelles protéines” apparaissent, emmenées par la culture d’insectes et d’algues. Des compléments intéressants qui nécessitent moins d’emprise au sol. Un avantage loin d’être anodin.

À ce sujet, la modification de l’alimentation des animaux d’élevage est une autre piste étudiée pour réduire émissions de méthane et de protoxyde d’azote du secteur agricole. Pour cela, les scientifiques préconisent notamment de réduire les apports protéiques dans les rations animales afin de limiter les teneurs en azote des effluents. En parallèle, substituer des glucides par des lipides insaturés dans les rations des ruminants permettrait aussi de réduire les émissions de méthane.

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agriculteur
Thierry BEAUVAIS, agriculteur pratiquant l’ACS (Agriculture de conservation des sols). Pougny, Nièvres (58), 26 novembre 2018.


Développer le stockage du carbone pour compenser les émissions de CO2

Les sols contiennent trois fois plus de carbone que l’atmosphère et la biomasse. De 1500 Gt à 2 400 Gt selon le GIEC. Un potentiel qui peut être utilisé pour lutter contre le réchauffement climatique en mettant en place des pratiques agricoles qui favorisent cette activité sans renier sur la productivité.

Ici encore, les pratiques agroécologiques, l’agroforesterie et agriculture de conservation des sols sont recommandées. Le non-labour automatique du sol, par exemple, favorise le développement de la micro-biodiversité qui s’y trouve, un élément essentiel pour stocker le carbone dans le sol. Les cultures intermédiaires (légumineuses) jouent le même rôle, tout comme les bandes enherbées dans les champs.

C’est surtout le retour de l’agroforesterie qui peut être intéressant à ce sujet. Les arbres sont en effet les meilleurs alliés que nous connaissons pour stocker le carbone, et leur présence dans les champs est également une valeur-ajoutée pour les exploitants agricoles. D’une part pour améliorer l’irrigation, d’autre part comme complément de revenus. L’éclatement des grandes parcelles et le recours aux haies bocagères en bordure de champs participe également à ce mécanisme.

Enfin, la gestion des prairies est également un pré-requis pour favoriser le stockage de carbone et les leviers pour cela consistent notamment à accroître la durée des prairies temporaires ainsi qu’à allonger la durée de pâturage. Les prairies occupent 70% des surfaces cultivables dans le monde, et 13 millions d’hectares en France, soit un tiers de la surface agricole française. Elles ne peuvent donc pas être négligées.

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biométhane gaz vert


Développer la co-production d’énergies renouvelables

Le dernier atout du secteur agricole en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre, c’est le développement et la co-production d’énergies renouvelables dans les champs.

Une possibilité offerte principalement par deux méthodes aujourd’hui. D’abord, via la méthanisation, qui permet de réduire directement les émissions de méthane liées au stockage des effluents d’élevage. Une solution circulaire qui apporte également aux exploitants un complément de revenu (vente de gaz vert) tout en réutilisant leurs déchets. À savoir que le substrat obtenu après la méthanisation peut également servir de fertilisant pour les champs. D’après les chiffres de GRDF, on recense aujourd’hui plus de 200 sites de méthanisation sur des exploitations agricoles françaises, ce qui aurait permis, en 2020, d’économiser 450 000 tonnes de CO2 eq.

L’autre solution, c’est le développement de l’agrivoltaïsme. Porté par des structures comme Sun’Agri et Ombrea, l’agrivoltaïsme consiste à utiliser des persiennes photovoltaïques comme outil de protection des cultures. Elles sont généralement pilotées automatiquement par des algorithmes qui s’adaptent aux conditions météorologiques et aux conditions de luminosité. De ce fait, ces persiennes protègent contre les aléas climatiques (grêle, pluie) et optimisent aussi l’apport de luminosité. Elles peuvent également être un rempart contre les fortes chaleurs. En addition de cela, elles produisent évidemment de l’électricité qui peut être utilisé pour réduire les consommations de l’exploitation agricole ou être revendues sur le réseau national.

Cette technique pourrait être une solution pour développer les énergies renouvelables sans recourir à l’artificialisation des sols. Et dans des pays où l’énergie est très carbonée, c’est une manière d’introduire du renouvelable facilement dans le mix-électrique.

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L’agriculture est un atout pour le climat

D’après des travaux menés par l’INRAE en 2014, le potentiel d’atténuation cumulé pour l’ensemble des actions est d’environ 32,3 à 29,6 ou 26,6 millions de tonnes de CO2eq. par an. Soit presqu’un tiers des émissions nationales du secteur. Le futur de l’agriculture passera donc très probablement par ces solutions si nous voulons préserver notre souveraineté alimentaire tout en oeuvrant pour le climat.

Une trajectoire, un cap, qui devrait aussi permettre de réconcilier davantage le monde agricole avec le monde urbain, qui ignore peut-être trop que l’agriculture est un véritable atout pour le climat.

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