Territoires offrant de nombreuses ressources, les littoraux concentrent une forte activité humaine. En France, on estime que la densité de population sur ces zones est 2,5 fois supérieure à la moyenne de l’Hexagone. Ces espaces sont aujourd’hui fortement anthropisés et profitent du dynamisme de nombreux secteurs d’activités, allant du tourisme à la pêche. Ils sont aussi en première ligne pour subir les effets du changement climatique, en particulier l’élévation du niveau des mers.

Ainsi, entre 1870 et 2000, le niveau des mers s’est élevé de 18 cm à l’échelle mondiale. Mais ce chiffre s’est emballé depuis la fin du 20ème siècle, passant à +6cm en à peine 20 ans. Autrement dit, sur une année, le niveau de la mer augmente deux fois plus vite depuis 20 ans que lors des 130 années précédentes. Et d’après le Giec, cette hausse concerne la quasi-totalité des océans et n’est pas prête de s’arrêter.

Le réchauffement climatique lié à la hausse des émissions de gaz à effet de serre induite par l’activité humaine entraîne en effet la fonte des calottes glaciaires au niveau des pôles, la fonte des glaciers de montagne et augmente la fréquence et l’intensité des épisodes climatiques extrêmes. Le risque de submersion des littoraux et l’érosion des côtes sont donc renforcés au fur et à mesure que la planète se réchauffe.

L’érosion des côtes et l’élévation du niveau des mers entraîne un risque important pour près de 400 000 français


L’érosion et la submersion, deux périls qui guettent les littoraux 

Deux dangers menacent donc principalement nos littoraux et les activités qu’ils hébergent : agriculture, industries et commerces. L’érosion des côtes a pour principal effet d’entraîner le recul du trait de côte. C’est un processus provoqué par l’action conjointe du vent, des vagues ou des courants, qui fait gagner du terrain aux mers et océans sur la terre en déplaçant le sable et en rétrécissant l’étendue des plages. L’érosion menace également les côtes rocheuses puisque l’action des vagues associée au ruissellement pluvial fragilise les roches et fait planer le spectre d’éboulement sur ces rivages. 

Dans le cas des côtes sableuses c’est en partie l’action directe de l’Homme qui explique le manque grandissant de sable. Pour trois raisons. Parce que les sédiments qui alimentent les plages sont bloqués par les barrages en rivière ; parce que de grandes quantités de sable sont extraits pour alimenter nos industries et le secteur du bâtiment. Et enfin, parce que certains aménagements du littoral perturbent le déplacement des sédiments et empêchent l’engraissement naturel des plages. Ce phénomène fragilise donc les littoraux et favorise les risques de submersion.

Le niveau de la mer augmente deux fois plus vite depuis 20 ans que lors des 130 années précédentes


La submersion est le deuxième danger qui guette nos côtes. Un phénomène qui survient lors de fortes tempêtes. Quand les conditions de marées et de vents sont réunies, les vagues peuvent alors submerger les édifices de protection, comme les digues, et venir inonder les terres. Ce sont principalement les zones littorales proches des estuaires qui sont concernées par cette menace. Ces phénomènes d’inondations devraient eux aussi devenir de plus en plus réguliers et violents. En France, entre Calais et Dunkerque, on estime que 400 000 personnes seront amenées à être déplacées en raison de la montée des eaux liée à l’érosion et à la submersion marine.

Les 22 000 km de côtes françaies constituent un patrimoine touristique et économique remarquable pour l’Hexagone. Terreau d’une vaste biodiversité, puits de carbone et fournisseur de matière première, les littoraux sont à bien des égards essentiels à l’espèce humaine. La question de leur sauvegarde et de l’adaptation de l’Homme à leurs évolutions est donc centrale. Il existe plusieurs approches pour s’emparer du problème.

Une rue innondée


Les digues, une solution qui a fait ses preuves mais sur laquelle il serait dangereux de tout miser 

La première approche a la double caractéristique d’être la plus répandue et la plus ancienne. Il s’agit de la lutte active contre la mise en danger du littoral. Concrètement cela passe par la construction des digues destinées à protéger l’activité humaine qui a pris vie sur les côtes. On recense plus de 8 000 km de digues en France. Une commune française sur deux y a recours pour se protéger des inondations. L’historicité de ces constructions nous permet de porter un regard avisé sur les résultats qu’elles apportent. 

Par sa présence, la digue permet aux Hommes de vivre, de produire, de se détendre, sur des territoires qui naturellement ne le permettraient pas. C’est pour cette raison que de nombreuses collectivités misent sur l’endiguement pour se protéger des perturbations à venir. A New-York par exemple, la ville a récemment lancé les travaux visant à fortifier 850km de côtes suite à l’ouragan Ida dont les conséquences ont été terribles pour la ville.

Bien que cette lutte frontale avec l’océan offre à l’Homme un habitat riche sur de nombreux aspects (économiques, alimentaires, touristiques…) elle place tout de même ce dernier dans une situation d’insécurité puisque l’élévation irrémédiable du niveau de la mer rend ces ouvrages de moins en moins efficaces. À moins de créer des digues toujours plus hautes.

Mais en plus de créer une situation de précarité, les digues perturbent aussi la vie biologique des littoraux. La poldérisation, processus qui consiste à endiguer un espace puis à l’assécher à des fins traditionnellement agricoles, rompt par exemple l’échange naturel entre la mer et la terre, pourtant à l’origine d’une biodiversité foisonnante. 

De plus, le coût des travaux de fortification des littoraux est très élevé et donc parfois compliqué à assurer. A New-York les travaux nécessiteraient une enveloppe de 120 milliards de dollars. C’est encore pire à Venise, où la situation est urgente et où de grosses sommes d’argent sont en jeux. Pour ces raisons, d’autres voies existent pour s’adapter à la montée des eaux.

A New-York, suite à l’ouragan Ida, la ville va construire des digues sur 850km de côtes afin de se protéger des risques de submersion


Aider les écosystèmes naturels à lutter contre l’érosion

La deuxième approche consiste à renforcer des processus de protection naturels. Le but est d’accompagner des processus permettant de ralentir des phénomènes d’érosion. Il s’agit d’aider la côte à lutter contre l’érosion sans bâtir de grands ouvrages artificiels comme les digues ou les épis. Cela implique tout de même l’intervention de l’Homme. Une des pratiques de cette démarche tient à l’installation de barrières de bois permettant de fixer le sable et donc d’empêcher la mer de gagner du terrain.

Il existe de nombreuses autres solutions : la mise en place de récifs artificiels qui vont briser les vagues avant qu’elles atteignent la côte, la mise en place d’ouvrages géotextiles, de drainage des plages, etc. Mais ces solutions ont des durées de vie limitées et leur efficacité n’est pas toujours garantie. Leur impact sur la biodiversité n’est pas toujours neutre non plus.

Ce qui nous amène au troisième grand type d’actions. Ces actions sont parfois regroupées sous le nom de “repli stratégique”. Cette approche consiste à déplacer des biens ou des activités vers l’intérieur des terres afin de rendre le littoral à la nature, de laisser celui-ci être librement modulé par les évènements. Les littoraux sont par essence des environnements changeants, dynamiques, il s’agit ici de leur rendre leur nature première

Dans ce domaine, il existe en France un acteur fortement dynamique : le Conservatoire du littoral. Créé en 1975, cet établissement public administratif réorganise les littoraux de l’Hexagone. L’activité du Conservatoire se structure autour de 3 pôles : acheter, gérer et restaurer. “La mission unique du conservatoire est la préservation des écosystèmes et des paysages littoraux” ajoute Gwenael Hervouët, le délégué de l’antenne Bretagne du Conservatoire. La philosophie du littoral est ainsi de ne “pas s’arc-bouter à tenir la ligne face au changement de topographie”.

On ne se souvient plus où était la mer avant la construction de la digue, elle reprend tout simplement sa place  

G. Hervouët, délégué adjoint au Conservatoire du littoral


Dépoldériser pour anticiper ?

Une des méthodes employée par le Conservatoire consiste ainsi à laisser pénétrer la mer dans un territoire anciennement habité afin d’éviter que les inondations surprises et autres catastrophes naturelles n’impactent trop les habitants de ces régions. Cette stratégie est appliquée à 10 sites français depuis 2017 dans le cadre du projet Adapto

C’est notamment le cas en Bretagne, dans la baie de Lancieux, où le Conservatoire a fait le choix de préparer le territoire à l’arrivée de la mer plutôt que de réparer une digue endommagée. Cela implique de déplacer des activités d’élevage, des routes et des infrastructures. On parle alors de dépoldérisation. Ce réaménagement de l’espace se fait de concert avec les acteurs locaux (mairie, département, riverains, associations). L’espace en question devrait devenir un pré-salé, territoire aux vertus multiples : captation de carbone, refuge pour les poissons, atténuation de l’énergie des vagues et donc protection des enjeux situés dans l’arrière-pays.

On retrouve également ce type de stratégie à l’étranger. C’est par exemple le cas dans la ville hollandaise de Nimègue, où la municipalité a fait creuser un canal derrière une digue pour accueillir les eaux de la rivière locale en cas d’inondations. “Vous ne pouvez pas construire des digues de plus en plus haut indéfiniment, alors nous avons décidé de créer un canal supplémentaire, pour que l’eau, en cas de fortes pluies, s’étale et ait toute la place.” précisait Hubert Bruls, le maire de Nimègue, en 2018 lorsque sa ville a été élue Capitale verte de l’Europe.

En refusant de s’engager dans une lutte frontale avec l’eau – dans laquelle il serait irrémédiablement perdant – et en faisant ainsi le choix de repenser sa manière d’habiter le littoral, l’humain peut s’offrir une période de transition plus longue pour s’adapter aux effets du dérèglement climatique. La relocalisation des activités à l’intérieur des terres étant de toute façon irrémédiable au vu de la montée des eaux.

Une digue


La technologie au service de la surveillance des côtes

Une dernière catégorie d’action est répertoriée. Celle-ci ne peut être satisfaisante en elle-même et doit se combiner aux 3 précédentes pour être utile. Il s’agit de la surveillance passive. Cela revient à mesurer régulièrement l’évolution du trait de côte. Cette démarche qui s’appuie sur des outils technologiques (capteur, caméra, satellites…) doit permettre aux acteurs du littoral, collectivités en première ligne, de récolter des données sur le rivage afin d’établir une stratégie de gestion. C’est cette activité que propose la start-up française Waves’n see qui étudie l’évolution des côtes à l’aide d’un système de caméra de surveillance

Il existe donc plusieurs approches qui peuvent permettre à l’Homme de s’adapter aux bouleversements à venir. Les digues, qui ont longtemps eu les faveurs de l’Homme pour assurer le bon développement de ses activités, ne peuvent pas être abandonnées du jour au lendemain. Si elles ne font pas partie des solutions durables, et donc envisageables pour le long terme, elles permettent d’assurer aux Hommes une sécurité, le temps que ces derniers réorganisent leur occupation des littoraux.

Sauvegarder les littoraux c’est donc répondre à un enjeu complexe qui nécessite d’être anticipé : concilier préservation de territoires aux nombreuses vertus et développement d’activités nécessaires à l’Homme. Pour cela, les acteurs du littoral – du secteur public au secteur privé – seraient bien avisés d’allier leurs forces pour bâtir des plans de réaménagement des littoraux en s’appuyant sur les 4 approches présentées. 

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