Le sable est la deuxième ressource naturelle la plus exploitée après l’eau. Et les réserves mondiales de sable dont nous disposons s’épuisent ainsi discrètement sous nos yeux. Selon l’Ademe, se sont entre 27 et 40 milliards de tonnes de sable qui sont extraites chaque année sur la planète, soit une moyenne de 18 kg par jour et par personne.

Mais pourquoi ? Pour créer des plages artificielles ? Oui, en effet, mais pas que… Car même si on ne le voit pas, le sable est en fait omniprésent dans notre quotidien : on le retrouve notamment dans le béton des immeubles, dans les ordinateurs, dans les peintures, dans les vitres, dans l’asphalte des routes, dans les téléphones ou encore dans les produits cosmétiques.

Ainsi, sous l’effet de la croissance démographique, de l’évolution de nos modes de consommation et de l’urbanisation croissante, la demande de sable a triplé au cours des deux dernières décennies, ce qui en fait désormais une ressource de plus en plus rare.

Dubaï, pourtant entourée de désert, a dû importer 45 700 tonnes de sable d’Australie pour construire le gratte-ciel Burj Kalifa


Le BTP, plus gros consommateur de sable pour fabriquer le béton

Le sable est devenu un élément indispensable de nos sociétés hyperconnectées. C’est un des composants essentiels à la fabrication des microprocesseurs que l’on retrouve dans nos ordinateurs, nos téléphones portables ou encore nos cartes bancaires. Mais la majorité du sable exploité l’est pour un autre usage : la construction. En effet, le matériau fétiche du BTP, le béton, est constitué aux 2/3 de sable et le reste de ciment.

Quand on met cela en parallèle avec le fait qu’il faut 200 tonnes de sable pour construire une maison de taille moyenne, 30 000 tonnes par km pour une autoroute et qu’à l’heure actuelle, plus de 60% des constructions mondiales sont réalisées en béton, on comprend ce qui fait du secteur du BTP le secteur le plus gourmand du monde en sable.

60% du sable consommé chaque année l’est par la Chine qui connait, ces dernières années, une urbanisation très forte. Si bien qu’elle a consommé autant de sable ces 4 dernières années que les Etats-Unis depuis un siècle.

Mais voilà le problème : si l’on estime à 120 millions de milliards de tonnes la quantité de sable disponible sur Terre, la quantité qui peut être exploitée est beaucoup plus restreinte. Selon Reporterre, moins de 5% du sable présent sur Terre peut être utilisé pour faire du béton. Le sable des déserts, par exemple, est trop fin pour être aggloméré et ainsi fabriquer du ciment. C’est pourquoi Dubaï, pourtant entourée de désert, a dû importer 45 700 tonnes de sable d’Australie pour construire Burj Kalifa, le plus haut gratte-ciel du monde.

À ce problème s’ajoute celui de la difficile régénération du sable disponible, notamment à cause des barrages créés par l’homme. Aujourd’hui, ce sont 60 000 grands barrages qui sont construits à travers le monde et qui retiennent 1/4 du sable de la planète. Les sédiments qui, en temps normal, se dirigent par le lit des rivières vers la mer et les plages, y sont emprisonnés.

Il faut 200 tonnes de sable pour construire une maison de taille moyenne et 30 000 tonnes par km pour une autoroute


Du sable pour créer des surfaces terrestres artificielles

De plus, grâce à la poldérisation, une technique pour créer artificiellement des surfaces terrestres sur la mer, nous sommes désormais capable de faire sortir des projets de terre grâce au sable. Cette technique est la seconde utilisation la plus importante de sable après la fabrication de ciment.

Singapour est un bon exemple pour illustrer cette technique de poldérisation. Alors que cette ville en plein essor démographique est contrainte par sa petite taille, elle a trouvé dans la technique de la poldérisation une solution : gagner du terrain sur la mer. Ainsi, pour augmenter sa superficie de 20% au cours des 40 dernières années, elle est devenue le plus gros importateur de sable au monde. Principalement importé d’Indonésie, ce sable aurait provoqué la disparition de 24 îles. Pourtant, la ville ne compte pas s’en arrêter là et prévoit une extension de sa superficie de 100 km2 d’ici 2030.

Autre exemple pertinent : le fameux archipel de Dubaï. Dans les années 2000, la construction de cet archipel d’îles artificielles en forme de palmier a demandé l’utilisation de pas moins de 150 millions de tonnes de sable.

poldérisation à Singapour
Schéma de la poldérisation à Singapour (polders)


Une exploitation effrénée qui met en danger l’environnement

Face à l’augmentation de la demande, notamment due à l’urbanisme croissant, le sable exploitable voit ses réserves fondre. Alors qu’il était à l’origine extrait dans des mines ou des carrières terrestres, on se met désormais à creuser dans l’océan pour répondre à la hausse de la demande. Aujourd’hui cette exploitation s’élève à 75 millions de tonnes annuelles, chiffre représentant seulement 2,5% de la production totale de sable, mais qui est voué à augmenter à mesure que les carrières terrestres s’épuisent.

Cette exploitation marine du sable vient mettre en danger notre environnement. Aujourd’hui, selon l’ADEME, entre 75% et 90% des plages du monde reculent. En effet, pour extraire ce sable marin, des bateaux traînent des appareils sous-marins le long des côtes afin d’aspirer le sable des dunes sous-marines. Ce procédé vient créer des trous dans le fond marin que la mer comble naturellement avec du sable provenant des plages. Cela vient donc provoquer l’érosion du littoral.

En outre, les plages étant un rempart naturel contre les tempêtes, leur érosion vient faire des côtes un endroit moins bien protégé, ce qui permet à l’eau de mer de s’infiltrer via les estuaires dans les terres agricoles, ce qui les salinise et les rend inexploitables.

La faune et la flore sont aussi touchées. Lorsque le sable est aspiré, les animaux et les plantes le sont aussi. Ainsi, la disparition des organismes vivants des fonds marins vient mettre en péril la survie de toutes les espèces en bouleversant la base de la chaîne alimentaire marine.

chateau de sable sur une plage
Avec l’exploitation du sable, on estime que 75% à 90% des plages du monde sont en recul aujourd’hui


L’intérêt des réseaux clandestins pour cette ressource qui se fait rare

Exploitation dangereuse donc, d’autant plus qu’elle devient l’objet d’un service clandestin. Considérée comme une ressource infinie et gratuite, les faibles réglementations qui encadrent l’exploitation du sable sont facilement contournées à travers le monde. Entre corruption des administrations, guerres de territoires, exploitation des travailleurs, mise en danger de l’environnement, le sable est au cœur d’un vaste problème mondial dont aucune autorité ne semble vouloir prendre la mesure.

Au Maroc par exemple, la moitié du sable utilisé dans les chantiers, soit 10 millions de m³ par an, provient de l’extraction illégale qui a lieu sur les côtes et est parfois réalisée par des enfants. En Inde, deuxième pays le plus consommateur de sable de construction après la Chine, l’exploitation et le commerce du sable est tenu par des mafias très organisées, notamment le long des côtes du Tamil Nadu, dans le sud du pays. 

Malgré les mesures du gouvernement indien pour interdire l’exploitation du sable en 2013, les exploitants privés ont continué d’exporter plus de deux millions de tonnes métriques de minerais dans le monde entre 2013 et 2016, notamment vers des pays comme la Chine, le Japon, les États-Unis, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, l’Allemagne et même la France. Les journalistes indiens qui ont tenté de mener l’enquête sur le sujet ont été victimes d’intimidation et même de meurtre.

Au Cambodge, Kalyanee Mam dénonce à travers son court-métrage intitulé Lost World comment l’extraction du sable des rivières de l’île de Koh Sralau a provoqué l’extinction de la mangrove, le tout pour construire l’Ecoparc de Gardens by the Bay à Singapour, une attraction qualifiée de “verte” par les autorités locales.


Comment éviter une pénurie de sable ?

Pour lutter contre les dérives liées à l’exploitation du sable, l’ONU préconise d’établir une gouvernance concertée entre les États, de sensibiliser et d’accompagner les autorités régionales, mais aussi de mobiliser les acteurs du secteur. Ces recommandations ont été publiées dans le cadre du rapport de l’ONU “Sable et développement durable : trouver de nouvelles solutions pour la gouvernance environnementale des ressources mondiales en sable”.

Du côté des industriels, la solution la plus pertinente semble reposer dans le recyclage. Chaque année, 100 millions de tonnes de granulat sont récupérées sur les chantiers de déconstruction du BTP. Alors que l’essentiel de ces gravats sert aux sous-couches des routes, des recherches sont menées pour tâcher de refaire du béton à partir de ces déchets. C’est notamment le sujet des recherches menées par le programme national Recybeton lancé il y a six ans.

Lorsqu’un particulier fait appel à des entrepreneurs pour des travaux de construction, de rénovation ou de démolition, il règle des frais pour l’évacuation des gravats et la mise en déchèterie. En effet, la déchèterie est la condition préalable au bon recyclage du béton. Cependant, comme son accès est payant pour les professionnels, certaines entreprises peu scrupuleuses se débarrassent de ces déchets encombrants dans des décharges sauvages. Pour éviter ce phénomène, les particuliers peuvent exiger de leur entrepreneur qu’il leur présente un certificat de dépôt en déchèterie.

Une autre solution pourrait être d’augmenter l’exigence de béton recyclé dans les cahiers des charges établis par le secteur public qui, par son activité de construction d’infrastructures et de routes, est particulièrement consommateur de béton. Enfin, si freiner nos envies de gigantisme en bâtissant moins et moins grand peut sembler encore utopiste, utiliser des matériaux alternatifs comme la terre, le bois, la paille ou tout autre matériaux bio-sourcés pourrait être un bon levier pour diminuer notre consommation de sable.

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