L’autonomie alimentaire à l’échelle d’un territoire peut être définie comme la capacité de celui-ci à répondre aux besoins alimentaires de ses habitants. Selon une étude menée par le cabinet de conseil UTOPIES en 2017, seules 16 aires urbaines sur 100 ont plus de 5% de leur production agricole locale (en valeur) qui finit dans l’assiette de leurs habitants. En moyenne, 98% du contenu des aliments consommés dans nos villes sont importées d’autres régions ou d’autres pays.

Pourtant, aujourd’hui, l’alimentation locale est la grande tendance à suivre pour réduire nos émissions de GES, mais aussi répondre à d’autres enjeux (valorisation du terroir et des exploitants agricoles, traçabilité alimentaire, etc.). Nos territoires ont donc tout à gagner à tendre vers plus d’autonomie alimentaire. Mais dans quelles proportions est-ce possible ?


L’autonomie alimentaire : une question de juste milieu

Relocaliser la production alimentaire permet d’éliminer les émissions de gaz à effet de serre dues au transport des produits importés qui pourraient être produits sur place. Entre autres avantages, elle permet aussi de limiter l’étalement urbain, un enjeu d’autant plus important que les terres agricoles françaises perdent plusieurs milliers d’hectares chaque année.

De plus, en diversifiant la production pour limiter la dépendance aux produits importés, la demande d’aliments locaux permet de lutter contre l’hyperspécialisation des territoires qui constitue une menace importante pour la biodiversité car elle modifie des paysages et des écosystèmes. L’aménagement de zones agricoles en milieu urbain (potagers, ceinture verte, etc.) permet aussi de ramener de la biodiversité dans ces milieux bétonnés et améliorer le cadre de vie de leurs habitants tout en luttant contre les îlots de chaleur.

Enfin, l’agriculture de proximité incite davantage à appliquer des pratiques durables (recours moindre en intrants, respect de la saisonnalité des produits, etc.). Selon une étude réalisée en Bretagne par le CIVAM en 2013, 26 à 41% des producteurs déclaraient que la commercialisation en circuits courts avait une influence positive sur leurs pratiques environnementales.

Néanmoins, on ne fera jamais pousser de pommiers en Haute-Savoie et, malgré ses avantages indéniables, le tout local implique une réflexion pour adapter la production aux conditions climatiques, au type de sol, à la topographie etc. L’idée n’est donc pas de produire l’intégralité des produits alimentaires consommés sur le territoire mais plutôt de favoriser la consommation locale de produits qui sont habituellement exportés.

Si l’Ile-de-France voulait nourrir ses 12 millions de franciliens, il lui faudrait 5 fois plus que sa surface agricole utile actuelle.

La Fabrique Ecologique



D’autant plus que les villes ont tout intérêt à conserver une diversité de leurs sources d’approvisionnement alimentaire pour des raisons stratégiques et de sécurité alimentaire. L’Ile-de-France illustre bien cet enjeu car si elle voulait nourrir ses 12 millions de franciliens, il lui faudrait 5 fois plus que sa surface agricole utile actuelle. Même pour des villes de plus petite taille, les agronomes s’accordent à dire que pour assurer leur autosuffisance, ces dernières ont intérêt à ouvrir leur périmètre géographique à la périphérie rurale de la ville concernée, à l’image de la ville d’Albi qui considère un rayon de 60km depuis son centre-ville.

En outre, conserver cette diversité des approvisionnements est aussi une question d’impact environnemental. Car contrairement à ce que l’on pourrait croire, les produits locaux n’ont pas systématiquement de moindres impacts environnementaux. En effet, une majorité des impacts environnementaux de la chaîne alimentaire sont constatés dans la phase amont, de production agricole, plutôt que dans la phase de transport : 57% des gaz à effet de serre (GES) sont émis lors de la phase de production et seulement 17% au moment du transport. Ainsi, selon une étude du Ministère de l’environnement, de l’alimentation et des affaires rurales anglais en 2008, une tomate cultivée sous serre en hiver à Londres et consommée dans la région a un impact en termes d’émissions de GES plus élevé qu’une tomate cultivée en plein champ en Espagne qui ne nécessite pas d’énergie pour chauffer la serre mais des transports pour l’exporter.

Par ailleurs, une distance plus courte ne signifie pas forcément une moindre émission de CO2 à la tonne par kilomètre. Un petit utilitaire peu rempli et revenant à vide émet plus de CO2 par tonne par kilomètre qu’un cargo transportant de grandes quantités sur de grandes distances et de manière optimisée, créant ainsi une économie d’échelle. L’enjeu pour l’agriculture de proximité réside alors dans l’optimisation de la logistique, avec une gestion maximisée des taux de remplissage et du dernier kilomètre. Un enjeu mis en avant par de nombreuses startups, à l’image de Promus et de ses points logistiques intermédiaires ; ou encore de La Charrette qui mise sur la colivraison pour en réduire les externalités négatives.

Ainsi, l’autosuffisance alimentaire, qui est un idéal, gagne en pratique à être vu comme le moteur d’une dynamique de relocalisation alimentaire intelligente. C’est à dire une démarche qui cherche à économiser les terres tout en optimisant la production en fonction du type de sol, du climat et en minimisant les impacts environnementaux tout au long de la chaîne d’approvisionnement alimentaire. L’idée étant d’importer moins plutôt que de ne plus importer du tout.

Avignon
Avignon est la ville la plus autosuffisante de France avec une autonomie alimentaire estimée à 8,7% en 2017


Autonomie alimentaire pour les villes françaises, de quoi parle-t-on ?

Selon La Fabrique Ecologique, sur l’ensemble des villes françaises de plus de 2 000 habitants, 335 communes disposeraient du foncier agricole nécessaire pour être autosuffisantes, ce qui représente 6,4% des villes françaises. En outre, plus les villes se font grandes et denses et plus le foncier agricole nécessaire pour atteindre l’autosuffisance se fait rare. En effet, selon UTOPIES en 2017, en moyenne le degré d’autonomie alimentaire des 100 premières aires urbaines françaises est de 2%.

Un degré qui peut varier significativement en fonction des aires urbaines. Aujourd’hui, c’est l’aire urbaine d’Avignon qui se présente comme la plus autosuffisante de France avec une autonomie alimentaire estimée en 2017 à 8,1%. Cette autonomie s’appuie notamment sur la culture en serre, la pépinière et la floriculture qui sont des secteurs sur-représenté dans l’aire urbaine d’Avignon (7,7 fois plus que dans la moyenne de l’économie française) de même que la culture de légumes et la culture de fruits.

Avignon est suivie par un groupe homogène de 5 aires urbaines qui se situent autour de 6%-6,5% : Valence, Nantes, Angers, Saint-Brieuc et Brest. Les villes d’Angers et de Nantes sont celles qui présentent la meilleure diversité en matière d’autonomie agricole. Car il est nécessaire de noter que très peu d’aires urbaines arrivent à atteindre un niveau d’autonomie supérieure à 5% dans au moins 2 catégories de produits.

Pour évaluer un niveau possible d’autonomie alimentaire pour un territoire il faut prendre en compte le potentiel agricole de celui-ci et raisonner en termes de flux : parmi les produits que j’exporte, lesquels pourraient être réorientés vers la demande locale ? Parmi les produits que j’importe, lesquels pourraient être produits localement grâce à une modification et une diversification des activités agricoles du territoire ?

Un niveau d’autonomie alimentaire moyen « raisonnable » peut être envisagé autour de 10-15% selon les 100 premières aires urbaines françaises prises en compte.

UTOPIES



En prenant en compte ces deux variables (réorientation et diversification), en moyenne, le potentiel agricole local des 100 premières aires urbaines selon UTOPIES pourrait couvrir plus de 54% des besoins des ménages locaux. Près des 2/3 des aires urbaines analysées disposent d’actifs agricoles suffisants pour, en théorie, être autonomes à plus de 50%. Sept aires urbaines présentent même un potentiel supérieur à 90% : Angers, Tarbes, Pau, Périgueux, Albi, Saint-Omer et Niort.

Au contraire, d’autres aires urbaines, pour des raisons de forte densité urbaine et de typologie en termes de foncier (mer, montagne, vignes classées, anciens bassins industriels ou miniers, zones frontalières…) présentent un potentiel inférieur à 25%. C’est le cas par exemple de Paris (7%), Marseille (14%), Bordeaux (15%), Nice (21%) et Montpellier (21%) mais également des territoires de Creil, Thionville, Forbach, Douai-Lens ou Compiègne.

Ainsi d’après UTOPIES, selon l’arbitrage qui est fait entre réorientation de la production vers le local et développement de nouveaux actifs agricoles urbains et péri-urbains, un niveau d’autonomie alimentaire moyen « raisonnable » peut être envisagé autour de 10-15% selon les 100 premières aires urbaines françaises. Ainsi, il semble envisageable pour les aires urbaines françaises d’accroître leur autonomie alimentaire à la vue de leur potentiel agricole ce qui suppose tout de même quelques transformations.

Si nous prenons l’exemple de la ville de Rennes, deux études prospectives montrent que de nombreuses réorientations de l’utilisation des terres seraient alors nécessaires : 50% des parcs et jardins privés devraient accueillir du maraîchage, de même que 40% des jardins publics et 30% des squares. Une ceinture agricole de 6,3km de large devrait également être installée autour de la métropole. 30% des forêts devraient aussi être consacrées à la production de fruits à coques. En outre, ce sont les habitudes alimentaires de la population qui sont également à revoir pour atteindre l’objectif d’autosuffisance alimentaire afin notamment de diviser par 2,5 la consommation en viande et poisson et de multiplier par 3 celle en légumes pour le cas de la ville de Rennes.

Mais alors que 97% de l’agriculture locale des 100 premières aires urbaines finit dans des produits alimentaires consommés à l’extérieur des territoires, il s’agit aussi de faire évoluer la filière agro-alimentaire afin de permettre à la production locale de répondre aux besoins de ses habitants. “Je pense qu’à l’échelle des collectivités et des communes on a tout intérêt à reterritorialiser les activités de transformation et de distribution pour remettre de la cohérence dans les flux parce ce qui fait que finalement tout ça est parfois assez incohérent c’est la concentration importante des ateliers de transformation” explique à ce sujet Anne-Cécile Brit.

Rennes vaches
Pour atteindre l’autonomie alimentaire, la ville de Rennes dispose d’un espace de production agricole de proximité estimé à 30 000 hectares


Repenser la filière agro-alimentaire pour mieux valoriser l’offre locale

Selon Anne-Cécile Brit, “ce qui joue dans la potentielle autonomie alimentaire ce n’est pas tant la proximité des lieux de production que l’organisation des circuits avec notamment la présence d’ateliers de transformation et des circuits de distribution qui permettent à la production de rester sur le territoire”. Ainsi, chaque territoire, en fonction de ses spécificités peut orienter ses actions vers un ou plusieurs leviers de la filière agro-alimentaire parmi lesquels ses modes de production, ses installations agro-industrielles, son réseau de distribution etc.

Afin de valoriser davantage la production locale auprès des consommateurs du territoire, il s’agit dans un premier temps de réorienter l’agriculture locale vers les besoins locaux et de permettre une diversification de l’offre et ce grâce au développement de la polyculture et des pratiques telles que l’agroforesterie qui permettent d’accroître les rendements. Certains modèles sont aussi intéressants pour mobiliser un foncier agricole de plus petite surface dans la production locale tels que le modèle de la micro-ferme à l’image de la ferme Oasis Ti-Lipouz en Bretagne qui bénéficie de 2,5 hectares dédiés à la production d’arbustes fruitiers en alliant agroforesterie, agroécologie et permaculture.

Une autre pratique qui répond à cette tension en terme de foncier disponible est le développement de l’agriculture urbaine. Sur les toits des supermarchés, à l’entrée ou en plein cœur des villes, en pleine terre ou en hydroponie, de nombreuses initiatives existent désormais pour permettre l’émergence de cette agriculture urbaine. A Paris par exemple, une ferme urbaine a vu le jour en 2020 sur les toits du Parc des expositions. Grâce à une hauteur du bâtiment qui protège de la pollution, des fruits et légumes y sont cultivés en pleine terre ou en hydroponie.

De plus, en accord avec la demande des consommateurs du territoire, il s’agit aussi d’encourager la valorisation semi-industrielle des produits agricoles locaux et de travailler à la découverte de nouveaux débouchés. Par exemple, les céréaliers pourraient développer une activité d’artisan pastier afin de valoriser leurs récoltes de céréales d’une autre façon que sous leur forme brute. Les micro-usines peuvent là aussi jouer un rôle intéressant pour valoriser l’offre agro-alimentaire d’un territoire à l’image des usines en kit du fromager Bel déployée en Côte d’Ivoire afin de produire au plus près du marché tout en limitant les contraintes d’une production à faibles volumes.

En moyenne le degré d’autonomie alimentaire des 100 premières aires urbaines françaises est de 2%.


Côté distribution, il s’agit de soutenir la vente en circuits-courts grâce à des boutiques à la ferme, des AMAP, des drives fermiers ou encore des applications et plateformes web qui mettent en relation l’offre et la demande telles que Myfarmers ou encore La Ruche qui dit oui. En ce qui concerne les supermarchés, il est aussi possible de favoriser les supermarchés coopératifs à l’image de ce que propose l’Ostopkop au Pays-Basque. Ces supermarchés garantissent la vente de produits locaux, dont la production est respectueuse de l’environnement à des prix les plus justes grâce à la participation des coopérateurs.trices au fonctionnement du magasin.

Enfin, il est aussi possible de formaliser des alliances locales et d’orienter, avec un travail de merchandising, le consommateur vers les produits locaux dans les grandes enseignes alimentaires. C’est par exemple le modèle suivi par Biodemain qui aide les agriculteurs locaux à se convertir à l’agriculture biologique en valorisant leurs produits dans les supermarchés du territoire au juste prix. Les gammes locales ainsi que les labels tels que “Le local me régale”, “Produit en Bretagne”, “Des produits d’ici cuisinés ici” sont aussi des bons moyens d’orienter le consommateur vers les produits locaux.

Enfin, de nombreuses initiatives territoriales peuvent contribuer à développer la production locale. C’est par exemple le cas des plateformes de crowdfunding dédiées à l’alimentation et à l’agriculture comme ce que propose Miimosa ou encore des régies agricoles municipales. Le but de ces dernières est notamment d’alimenter les cantines avec une part accrue de produits locaux (possiblement bio) et ce avec des coûts d’approvisionnement maîtrisés. La première régie agricole communale française a été créée dans la commune de Mouans-Sartoux en 2010 et permet de répondre aux besoin des 3 cantines scolaires du territoire avec sa production de 30 tonnes de légumes. Un modèle qui a faits ses preuves et qui a entrainé avec lui les communes d’Ungersheim et de Loupiac et qui pourrait être imité par de nombreuses autres dans un futur proche.

Dans cette optique d’initiatives territoriales, il serait aussi possible de repenser le rôle des MIN (Marché d’Intérêt National) en en faisant aussi et surtout des « MIT » (Marchés d’Intérêt Territorial) afin de développer à la maille urbaine les grandes plateformes d’achat de gros grâce à la franchise par exemple. Enfin, il serait aussi possible de créer sur les territoires des Foodlabs à l’image des Fablabs c’est-à-dire des lieux de transformation alimentaire mutualisé mettant à disposition des producteurs des outils partagés (machines, autoclave, étiqueteuse, ect.) mais aussi des personnes qualifiées et une certification.

Autant d’initiatives qui pourraient donc permettre à nos territoires d’atteindre un niveau d’autonomie alimentaire raisonné et de profiter de tous les impacts positif de cette production locale.

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