Co-fondatrice de OuiShare, puis présidente de La Maison du Zéro Déchet et Directrice du mouvement Zero Waste France, Flore Berlingen est une femme incontournable en France, en ce qui concerne le développement de l’économie circulaire. À quelques semaines des élections municipales, nous l’avons interrogé sur les tendances, les freins et les perspectives de ce mouvement, sur ce que les villes pourraient s’approprier en priorité et sur l’efficacité de certains dispositifs.


Les Horizons : Flore Berlingen, quelles sont les grandes tendances actuelles en matière de création d’activité autour de l’économie circulaire ?

Flore Berlingen : Aujourd’hui, on observe un dynamisme sur plusieurs secteurs. D’une part, il y a le développement des solutions de collecte et des solutions de traitement des déchets. En particulier le compostage à grande échelle ou encore la méthanisation. Ça c’est un premier grand secteur. En deuxième grand secteur qui nous intéresse beaucoup, il y a les alternatives au neuf. C’est un sujet sur lequel on s’est beaucoup impliqué depuis deux ans. Pour nous, la question des déchets n’est pas seulement la question de notre poubelle individuelle, mais aussi des déchets de la production. Donc tout ce qui est situé en amont de la production et qu’on ne voit pas.

Le moyen de s’attaquer à cette problématique, c’est de limiter notre consommation de produits neufs. C’est par la réutilisation et la circulation des objets qu’on va rentabiliser au mieux l’investissement en ressources qui a été fait pour les produire. Notre credo est donc de ne pas penser juste au recyclage. Le recyclage, c’est l’ultime étape, quand l’objet est réellement hors d’usage. Mais la vraie économie circulaire est celle qui se situe en amont du recyclage. Dans ce cadre là, il y a aussi un dynamisme assez fort en terme de création d’activité. Il y a les activités historiques et solidaires de réemploi, de réparation et de réutilisation. Il y a aussi un certain nombre de nouveaux acteurs qui se positionnent sur le marché de la location, de l’échange pair à pair et du reconditionnement.


Pour améliorer la collecte et le traitement des déchets, on parle beaucoup des filières REP (Responsabilité Élargie des Producteurs). Quelle est votre position sur le sujet ?

C’est un sujet qui fait débat. Nous notre position est assez critique vis-à-vis des filières REP. Certes, ça a permis d’améliorer la collecte – ou de créer une collecte – sur des filières qui n’existaient pas du tout. Et si les résultats sont toujours perfectibles, au moins, cela donne des résultats. Par contre, est-ce que ça a permis de réduire les déchets ? Je ne crois pas. On trouve aussi que ces filières, dont la mission était de responsabiliser et donc de réduire à la source la quantité de déchets, n’ont pas rempli cette mission là. Et on pense que c’est notamment lié à leur gouvernance qui vient parfois freiner les initiatives qu’on pourrait imaginer se développer au sein de ces filières. Comme les éco-organismes sont financés par les metteurs sur le marché, et que l’emballage, c’est leur support de vente, il peut y avoir des divergences d’intérêt.


On parle souvent du PET opaque ou des plastiques colorés qui ne sont pas recyclés car les centres ne sont pas équipés pour les gérer. Ne pourrait-on pas inscrire dans la loi l’interdiction mettre sur le marché des produits qu’on ne sait pas recycler ou valoriser ?

Il y a un discours sur ce sujet qui est de dire: “pour développer des filières il faut une masse critique, et pour avoir une masse critique il faut bien mettre les produits sur le marché”. Nous, on est pas d’accord avec ce raisonnement mais, malheureusement, c’est pour l’instant celui qui prédomine.


Vous trouvez les marques plus concernées qu’avant sur la réduction des déchets ?

On va dire qu’il y a une prise en compte du fait qu’aujourd’hui le jetable n’a plus le vent en poupe, que le plastique n’a plus le vent en poupe. Et il y a une préoccupation des consommateurs par rapport à cela, parce que les déchets, parmi les problématiques environnementales, c’est ce qui est le plus visible. Donc il y a en effet une communication des marques sur ce point, mais qui ne va pas encore assez loin. C’est une communication sur des objectifs voire sur des intentions. Et ça c’est problématique de communiquer seulement sur des intentions. Et puis il y a aussi une contradiction plus profonde avec la notion d’économie circulaire. L’économie circulaire, on la souhaite avec une boucle la plus fermée possible, avec le moins de fuites possibles… et c’est contradictoire avec une logique de volumes croissants.


La notion de croissance est un frein au développement d’une véritable économie circulaire ?

Si on parle de croissance des volumes de produits, c’est contradictoire avec la démarche circulaire, oui. Il faut qu’on arrive à trouver de nouveaux modèles économiques qui ne soient pas fondés sur une croissance des volumes.


Quelles sont les pistes à ce sujet ?

On voit des choses émerger, notamment avec les modèles qui relèvent de l’économie de la contribution. C’est à dire une communauté qui va financer un service ou un bien qui lui sera utile, qui répond à un besoin, mais sans incitation au renouvellement permanent. De manière basique, c’est cette notion là qu’il faut creuser : repartir des besoins, mais ne pas chercher à créer les besoins.


L’économie collaborative peut être une solution à ce niveau ?

Alors, ça peut l’être mais ça ne l’est pas automatiquement. L’économie collaborative, si on comprend les échanges pair à pair, on peut se dire que c’est une manière d’optimiser ou de créer une meilleure allocation des ressources. Le problème, c’est quand ça dégage des revenus monétaires qui vont créer une surconsommation par ailleurs. C’est à dire que des sites comme Vinted ou Le Bon Coin facilitent la circulation et la réutilisation des objets. Ce qui est positif. Mais ils peuvent aussi inciter certains utilisateurs à être dans un renouvellement permanent et un rachat permanent en se disant : “c’est facile de revendre, donc on peut racheter encore plus de neuf”. Il ne faut pas négliger ces effets rebonds. L’économie collaborative est un moyen éventuel mais pas une garantie.


On pourrait alors se tourner davantage vers une économie de la fonctionnalité ?

Sur le principe, l’économie de la fonctionnalité est intéressante, surtout quand un seul acteur est propriétaire de l’objet et gère toute la chaîne puisqu’il va avoir un intérêt à faire durer le matériel. Mais dans l’idéal, il faudrait aussi qu’il soit fabricant pour que ce soit complètement vertueux. Et on peut aussi avoir des effets de rebonds qui visent à remplacer le matériel usagé plutôt que de chercher à allonger sa durée de vie.


Vous avez publié un livre, “Territoires Zéro Waste” qui s’adresse notamment aux collectivités locales. À quelques semaines des élections municipales, quels sont les sujets que les villes doivent mettre en place pour favoriser la réduction des déchets ?

D’abord, il y a la question des biodéchets, sur laquelle les collectivités territoriales sont un maillon essentiel. Ensuite, il y a aussi la mise en place de la tarification incitative. Pour la gestion des déchets, c’est un levier qui fonctionne très bien. Il y a déjà des millions de personnes en France qui sont concernées par cette pratique. Il faut maintenant une généralisation à l’échelle nationale. Ça, et la question des biodéchets, ce se sont les deux grands sujets. Ils sont assez facile à mettre en place et ont beaucoup d’impact. Ensuite il y a plein d’autres actions, en matière d’exemplarité pour les commandes publiques, par exemple, ou encore en matière de sensibilisation.