Dès les premiers jours du déconfinement, l’apparition soudaine de nombreuses pistes cyclables et l’apparition probable dans les jours qui viennent de rues piétonnes pour accueillir les terrasses de café et restaurants, mettent en lumière la notion d’urbanisme tactique.

Si pour le moment la majorité de ces installations semblent provisoires en fonction de la gestion de la crise sanitaire, l’urbanisme tactique vient répondre de manière ultra-efficace à de nombreuses problématiques touchant la ville durable : qualité de vie, pollution sonore, végétalisation, gestion de la qualité de l’air… quitte à devenir une norme pour faciliter la transition écologique de nos villes ?


L’urbanisme tactique, qu’est ce que c’est ?

L’urbanisme tactique est une notion qui trouverait sa source dans le concept « d’acupuncture urbaine » mis en place par l’architecte et urbaniste brésilien Jaime Lerner lorsqu’il était maire de la ville de Curitiba dans les années 1980-1990.

Une notion qu’il définit comme une manière de « faire réagir la ville en donnant un petit coup de pouce à certaines zones pour aider à la guérison et créer une réaction en chaîne« . En l’occurence, faciliter la création de projets à taille humaine, avec peu de moyens et l’implication des citoyens, qu’il a notamment utilisé pour redynamiser les favelas de sa ville.

Entre 2010 et 2015 le concept est repris et théorisé par un urbaniste américain, Mike Lyndon, qui parle alors « d’urbanisme tactique » pour caractériser la rupture entre une planification urbaine à grande échelle et sur un temps très long, par rapport à l’appropriation rapide de leurs quartiers par les habitants… jusqu’à ce que l’usage permette un plus grand déploiement.

En d’autres termes, l’urbanisme tactique est un peu l’équivalent du Minimum Viable Product qu’on retrouve dans le fabuleux monde des startups : créer rapidement un prototype fonctionnel, avec peu de moyens, itérer en fonction des usages pour aboutir, plus tard, à une version qu’ont peut scaler, c’est à dire déployer à grande échelle. Une manière agile, rapide et efficace de créer des services ou produits en mettant l’utilisateur final au centre du jeu.

En matière de transition vers des modèles de ville durable, l’urbanisme tactique pourrait donc être une véritable force afin de faciliter la végétalisation des villes, la réappropriation de l’espace public en matière de mobilité ou la revitalisation de certains quartiers. Dans une certaine mesure, c’est déjà un peu le cas avec la notion d’urbanisme transitoire qui permet la création de tiers-lieux dans des friches urbaines qui attendent une seconde vie.

Mais alors que le monde oscille entre confinement et déconfinement, les initiatives d’urbanisme tactique ou transitoire qui pullulent actuellement pour répondre à la crise sanitaire pourraient être de véritables catalyseurs pour accélérer la transition écologique de nos territoires.

Aujourd’hui, 50% à 80% de l’espace en ville est consacré aux voitures, que ce soit pour circuler ou pour stationner


Le grand boom des pistes cyclables

Selon l’adage qui veut qu’on ne construise pas un pont en fonction du nombre de personnes qui traversent la rivière à la nage, il a toujours été prouvé que plus il y avait de pistes cyclables dans une ville et plus il y avait de cyclistes pour les emprunter. Dans son récent rapport sur l’économie du vélo, l’ADEME pointe d’ailleurs le rapport entre le taux d’utilisateurs et le linéaire d’aménagements cyclables par habitant.

Ainsi, avec 0,75 mètre linéaire de pistes cyclables et voies vertes par habitant, Strasbourg obtient plus de 10% de taux d’utilisateurs du vélo. Contre 4,5% à Montpellier (0,48 mètre linéaire par habitant) et 2,5% à Lille (0,32 mètre linéaire par habitant).

Cependant, pour répondre aux obligations du déconfinement, il faut palier à un usage moindre des transports en commun tout en limitant le retour de la voiture individuelle, vecteur de pollution atmosphérique et sonore, de dangers et de congestion. À ce titre, la plupart des métropoles dans le monde entier misent sur la création de pistes cyclables « temporaires ». Ce fut d’abord le cas à Bogota, à New-York et puis, en France, de presque toutes nos grandes villes.

Aidé par l’ADEME et le CEREMA, près de 1 000 kilomètres de pistes cyclables sont ainsi apparues très rapidement sur tout le territoire. Et ce avec des signalétiques parfois bricolées, parfois sophistiquées. Mais surtout, elles ont été crées rapidement avec l’approbation du public… Qui en demande même davantage si l’on se réfère à cette première pétition pour que les pistes temporaires de la ville de Nice soit pérennisées à l’avenir.


La ville aux piétons avant tout ?

Mais au-delà de ces initiatives (ainsi que d’autres mesures prises récemment pour renforcer l’usage du vélo dans les villes françaises), d’autres mesures qui participent à la notion d’urbanisme tactique vont probablement remodeler nos villes dans les prochaines semaines. En grande partie pour permettre aux cafés et restaurants de réouvrir leurs terrasses. Mais aussi pour palier à une anomalie très européenne et particulièrement en France : nos trottoirs sont minuscules.

Il faut en effet rappeler que 50% à 80% de l’espace en ville est consacré aux voitures, que ce soit pour circuler ou pour stationner. Et la majorité de nos trottoirs ne font pas un mètre de large… impossible pour la distanciation physique. D’autant plus lorsqu’émergent des files d’attentes devant les commerces.

En rouge, les trottoirs qui ne permettent pas de respecter la distanciation physique à Paris (<2,50m). Simulation par Vraiment Vraiment sur la base de données de l’APUR 2013 et d’OpenStreetMap

Ici encore l’urbanisme tactique devrait permettre à de nombreuses villes de réinventer leur espace public. Que ce soit à Vilnius, New-York, Athènes, ou encore Rennes et Nantes en France, plusieurs métropoles ont d’ores et déjà annoncé la création de zones piétonnes pour permettre aux terrasses de s’installer cet été. Une profonde nécessité d’un point de vue économique et sanitaire, mais qui rejoint aussi l’enjeu écologique des villes durables.

À terme, ces espaces temporaires pourraient – en fonction des usages – s’installer dans la durée. Et si cela fonctionne, alors pourquoi ne pas démocratiser cette manière de faire et l’élargir à d’autres besoins comme les espaces végétalisés ou les jardins et potagers urbains, à l’image de ce que fait actuellement le collectif des jardinières masquées à Tours ?


Temporaire ou définitif ?

Comme précisé par les ingénieurs de l’ADEME Mathieu Chassignet et Eric Vidalenc dans The Conversation, « dès le 23 mars, la ville de Bogotá a déployé progressivement 22 puis 117 km de pistes cyclables temporaires, avant de redescendre à 76 km puis à 35, pour s’adapter aux besoins réels ». Et c’est évidemment dans cette agilité que l’urbanisme tactique est un véritable atout pour la construction des villes et territoires durables.

Une agilité qui fait peut-être trop défaut dans la conception de l’urbanisme classique. Il est ainsi question d’expérimenter à moindre coût afin d’observer les usages et de pérenniser ce qui peut l’être de manière équitable ou juste pour tout le monde.

Alors, demain, dans l’optique de réinventer nos villes aux défis qui nous font face (manque d’eau, pollution, bruit, ilot de chaleur urbains), l’urbanisme tactique et climatique pourrait s’avérer une pratique… durable pour des villes durables ?