1892, Patrick Geddes fait l’acquisition de l’Observatoire situé à quelques pas du Château Royal d’Edimbourg. Notamment pourvue d’une « Camera Oscura », un ancêtre de l’appareil photo, cette Tour-Observatoire devient alors un lieu d’observation et de réflexion autour de la ville, mais aussi un lieu d’apprentissage et de débat pour le public qui s’y presse. Considérée comme l’un des premiers laboratoires de sociologie, l’Outlook Tower symbolise ainsi toute la pensée de Sir Patrick Geddes, un touche à tout dont la devise était “by doing, we learn” (c’est en faisant qu’on apprend).

Initialement professeur de zoologie et de botanique, c’est en s’intéressant à d’autres sciences, notamment l’histoire, la géographie mais aussi la biologie que Patrick Geddes va, à partir de l’observation du lieu des activités humaines, repenser la notion de planification urbaine. Cherchant l’équilibre entre la nature et les cultures locales ses publications et travaux de recherche en la matière en font un des pionniers de l’urbanisme durable (bien avant que cette notion émerge dans le domaine public). Il travaillera notamment à la rénovation du centre-ville d’Edimbourg mais aussi à la création du plan d’urbanisme de Tel-Aviv. Ses travaux font aujourd’hui écho à des conceptions telles que la ville du quart d’heure, popularisé récemment par la maire de Paris, Anne Hidalgo.

De la biologie à l’urbanisme

Né en 1854 en Ecosse, Sir Patrick Geddes fut anobli en 1932, l’année de son décès, à Montpellier, ville où il a vécu et fondé en 1924 un Collège des Ecossais. Etudiant brillantissime, Geddes suit les cours du biologiste Thomas Huxley (Grand-père du romancier Aldous Huxley), puis ceux de l’éminent médecin-anatomiste et zoologiste, Lacaze-Duthiers, qui vient de fonder le laboratoire de biologie marine de Roscoff.

Plus tard, lui-même enseignant à Edimbourg puis à Dundee, Geddes a développé son adage « By doing, we learn » dans une thèse consacrée à la pédagogie intitulée « L’utilisation du milieu géographique pour l’éducation ». En France comme en Angleterre, il se passionne pour les travaux d’Auguste Comte et de Frédéric Le Play, fondateurs l’un et l’autre de la sociologie moderne. Lequel Frédéric Le Play écrivait en 1901, «La destruction des forêts de montagne, alors même qu’elle se justifie par l’intérêt du propriétaire, est un vrai désastre pour la population, le climat, le régime des eaux et l’exploitation des mines ; le mal n’a même plus de compensation quand le produit du défrichement est gaspillé avec une destination immorale ». Les travaux de Darwin, mais aussi ceux d’Ernst Haeckel qui créée le terme « écologie », ainsi que les réflexions des géographes Vidal de La Blache et des frères Reclus, sont autant d’apports qui enrichissent la pluridisciplinarité qui caractérise Geddes. 

Cette genèse intellectuelle, résumée par Auguste Comte « Rien ne tient que par l’ensemble, aussi bien nos idées que nos édifices », conduit Patrick Geddes à se tourner vers la « biologie sociale », l’étude du lieu des activités humaines. Et petit à petit à l’urbanisme.

Repenser la place de l’individu dans la ville

C’est donc en appliquant les règles de la biologie au Genre Humain que Sir Patrick opère un glissement sémantique. Si la biologie étudie les organismes en fonction de leur lieu de vie, Geddes en tire un triptyque quasi analogue pour la construction d’une ville, autour des notions : Place-Work-Folk.

Il caractérise ainsi le Lieu, le Travail (où les activités) et les Habitants. Ainsi le Lieu de vie est un environnement qui relève de la Géographie. D’un point de vue historique pour ce qui touche au Lieu en lui-même, mais aussi une géographie économique lorsqu’elle a pour objet les activités dans le lieu et une géographie anthropologique lorsqu’elle a pour objet les Individus dans leur lieu de vie. 

Geddes, sans abandonner ses activités d’Enseignant, d’éducateur et de chercheur, devient alors un urbaniste : un observateur, entomologiste du genre humain, qui détaille la fourmilière des villes pour en comprendre la genèse et les besoins. En biologie, la symbiose définit les liens de mise en commun par le vivant de toutes les ressources disponibles dans leur environnement immédiat. Geddes pense l’urbanisme comme une symbiose sociale, mais aussi comme une symbiose sociétale.

Luttant contre les taudis en Ecosse, implantant jardins et ceintures vertes, Geddes pense que l’environnement architectural doit rendre compte de l’héritage, de la mémoire collective d’une ville pour que ses citoyens en soient les acteurs, et non pas seulement des habitants. La ville se définissait selon lui comme la somme et le produit de toutes les composantes de son environnement. En ce sens Geddes a fait siennes les vérités du Géographe Anarchiste Elisée Reclus qui considérait que « Le sol, le climat, le genre de travail et de nourriture, les relations de sang et d’alliance, le mode de groupement […] étaient primordiaux […] tandis que le salaire, le patronage, le commerce, la circonscription d’État sont des faits secondaires auxquels les sociétés ne furent point soumises dans les temps primitifs ». 

En matière de planification urbaine, on lui doit notamment la rénovation du centre historique d’Edimbourg, le plan d’ensemble de Tel-Aviv en 1925, ainsi que la création de jardins dans les périphérie de Jérusalem, par exemple.


Des jardins et potagers pour renforcer la cohésion d’une ville

L’écologie environnementale doit aux travaux de Geddes une unité de réflexion au carrefour de toutes les disciplines. Elle lui doit aussi d’avoir, au tournant des XIXème et XXème, anticipé le caractère inéluctable de l’expansion urbaine et d’avoir conduit une réflexion sur la place de la ville dans sa Région. Puis d’avoir pensé la place de chaque individu dans la ville. Dès 1904, Geddes dénonçait « ces architectes occupés et hâtifs, dont la première idée est de balayer tout ce qui leur semble incommode ou insalubre, ou un peu pittoresque de survivance du passé, sans aucun examen plus attentif ».

Pour réussir cette adaptation Geddes a toujours défendu l’éducation et la culture comme les deux axes prioritaires de toute évolution positive et réussie. Dans toutes ses expérimentations il a conçu dans les espaces urbains délaissés des jardins d’agrément, botaniques et potagers, pour produire de la nourriture localement, mais aussi pour renforcer la cohésion sociale des habitants de tous âges, invités à une réelle et significative prise de conscience écologique. Un précurseur de la démocratie participative qui donne aux citoyens des écoquartiers d’aujourd’hui un sentiment d’appartenance et de responsabilité dans la gestion quotidienne d’un territoire urbain. 

Des notions qui sont aujourd’hui plus que jamais au coeur de nos préoccupations.