À l’heure où l’urbanisme et l’architecture sont challengés par des enjeux environnementaux tels que la lutte contre l’artificialisation des sols, la gestion des déchets du bâtiment où encore le recours à des matériaux biosourcés, une question se pose : et si la ville de demain était une ville entièrement modulable ?

Une question qui répond à un double enjeu : tendre vers davantage de sobriété tout en répondant à l’évolution des usages et des modes de vies de ses habitants. Ainsi, plutôt que déconstruire pour reconstruire, pourquoi ne pas démonter un bâtiment pour le remonter plus loin, quitte à lui donner de nouveaux usages ? Une idée qui permettrait d’économiser de nombreuses ressources naturelles et qui engagerait réellement nos villes dans une logique durable.


Une architecture qui existe déjà, mais cantonnée aux situations d’urgence

L’idée d’une architecture démontable n’est pas nouvelle. Dès le Paléolithique, les Hommes y avaient déjà recours pour diverses raisons de survie. Par la suite, l’émergence de l’élevage et de la transhumance a fait se développer le concept de semi-nomadisme, un mode de vie qui s’appuie sur un rythme saisonnier et qui implique donc le recours à une architecture légère, aux dimensions réduites, afin de permettre les déplacements des groupes. Un peu à l’image des tipis utilisés par les amérindiens où des yourtes utilisées en Asie.

Par la suite, avec l’avènement de l’agriculture et de la sédentarité, nous avons abandonné ce système pour faire place à des constructions durables fabriquées avec des matériaux trouvés sur place. Ce qui a donné lieu à l’urbanisation, et la création des villes puis des métropoles.

Récemment dans notre histoire, la notion de construction préfabriquée est apparue. Il y a eu quelques exemples inédits, comme le Crystal Palace, un vaste palais d’exposition démontable en fonte et en verre, érigé à Londres en 1851 à l’occasion de la première exposition universelle. Et puis, évidemment, les pré-fabriqués utilisés sur les chantiers pour répondre à des besoins temporaires. Et c’est à ça que sert l’architecture démontable aujourd’hui : répondre à l’urgence.

Les exemples sont nombreux, à l’image des centres de dépistage et de vaccination mis en place récemment pour répondre à la crise sanitaire. Dans la même logique, l’architecte bolivien Jonathan Balderrama a mis au point un refuge temporaire d’urgence, qui se déplie et se transporte facilement, adapté aux climats chauds dans le cadre du projet humanitaire Pull. Idem pour l’architecte Shigeru Ban qui a conçu le projet Paper Log House, un abri économique, léger et résistant, destiné aux populations déplacées par la guerre ou par les catastrophes naturelles.

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premier prototype de proto-habitat
Le premier prototype de proto-habitat a été exposé début 2020 au Jardin Public de Bordeaux. Crédit photo :  Frédérique Barchelard et Flavien Menu


Quelques exemples d’architecture modulable aujourd’hui

L’architecture modulaire est un concept qui émerge depuis quelques années. Les installations de bon nombre d’événements culturels sont par exemple éphémères : elles permettent ainsi à l’événement d’évoluer au plus proche de l’image que les organisateurs souhaitent donner à chaque nouvelle édition.

Autre exemple, celui d’une crèche éphémère qui a été récemment installée dans le Jardin du Luxembourg. Elle devrait disparaître dans moins de deux ans pour être ensuite installée dans le 13ème arrondissement. Pourquoi une crèche modulaire plutôt que bâtie ? Le bâtiment se devait d’être modulaire et itinérant afin de répondre aux besoins de relogement des enfants parisiens privés de leurs établissements d’accueil habituels lorsque ceux-ci se trouvent en travaux.

C’est aussi ce que propose l’entreprise Agilcare, qui a livré dernièrement 100m² de bureaux pour une association de réinsertion du Val-d’Oise. Bureaux entièrement modulaires qui ont été conçus pour être déplacés et transformés en logements d’ici trois ans.

L’architecture démontable peut aussi concerner l’habitat. C’est par exemple ce que proposent Flavien Menu et Frédérique Barchelard, deux architectes français, avec leur concept de “proto-habitat” entièrement démontable en 5 jours, auquel il est possible d’ajouter des extensions lorsqu’on a besoin d’espace en plus. Les deux architectes réfléchissent également à une série de meubles pliables et transportables, spécialement pensée pour les néo-nomades. Enfin, ce logement est conçu en bois, provenant uniquement de la filière bois française et produit dans un rayon de 500 km maximum.


Une réponse à l’obsolescence programmée des bâtiments

La construction de ces bâtiments démontables et modulaires pourrait s’inscrire comme une réponse pertinente aux enjeux écologiques. Cela permettrait notamment d’allonger la durée de vie des bâtiments et de réduire la création de friches ; mais aussi de faciliter l’émergence de filières de réemploi des matériaux. Enfin, cela permettrait à la ville de se construire sur elle-même et de limiter l’artificialisation de sols propices à l’agriculture et à la biodiversité.

“Aujourd’hui on a tendance à construire un bâtiment pour un seul usage, ce qui amène une forme d’obsolescence programmée : quand cet usage s’éteint, le bâtiment a du mal à s’adapter” rapporte Sylvain Grisot, urbaniste nantais, fondateur de l’agence Dixit et membre du réseau Novabuild. “Pour y remédier, on peut imaginer des bâtiments réversibles qui sont pensés dès le début pour être à la fois en capacité de porter du logement mais aussi du bureau. Mais finalement, le degré ultime, c’est ce caractère démontable du bâtiment” ajoute celui qui est aussi l’auteur d’un manifeste pour un urbanisme circulaire.

L’idée est donc d’anticiper l’évolution des usages d’un bâtiment pour y apporter une réponse urbanistique cohérente. À ce sujet, l’entreprise Park & Play s’est emparée du concept d’architecture démontable pour proposer de mettre en place des étages de parkings supplémentaires 100% modulaires et démontables. Elle s’adresse par exemple à des gares et aéroports qui font souvent face à des problématiques de stationnement. “Le parking est un bon exemple” précise Sylvain Grisot, “on sait qu’à l’avenir, nous en aurons de moins en moins besoin. Il y a donc deux solutions : soit on construit un bâtiment qui sera réversible, c’est à dire qu’on pourra en faire des bureaux lorsqu’on n’aura plus besoin du parking. Mais on est, en quelque sorte, dans une sous-optimisation du lieu. Soit on choisit l’option de la démontabilité afin de donner une autre fonction au sol lorsqu’on en a plus besoin”.

Pour des besoins bien identifiés aujourd’hui mais dont nous ne sommes pas sûrs qu’ils existeront encore demain, le démontable peut donc être une réponse pertinente qui saura s’adapter à tous les usages. Ce qui nécessite aussi de tendre vers des notions de sobriété et de simplicité qui se rapprochent d’une vision low-tech de la ville.

On doit pouvoir, par la transformation de l’existant, chercher des solutions à nos besoins dans un diamètre de ville qui est déjà là.

Sylvain Grisot


En route vers une architecture circulaire ?

Ainsi, l’architecture démontable, en plus d’apporter une solution à la problématique de l’artificialisation des sols, permet d’appliquer les principes de la circularité à la conception de bâtiments. Notamment en privilégiant des matériaux écologiques, légers et qu’il est possible de réutiliser. En clair, pas du béton mais plutôt du bois. Une ressource qui se présente comme le matériau biosourcé de prédilection pour la démontabilité et le réemploi car il se prête facilement aux assemblages mécaniques démontables.

Ce type d’architecture permettrait aussi de réduire le production de déchets difficiles à traiter. Ce qui n’est pas une mauvaise nouvelle quand on sait que le secteur du bâtiment et des travaux publics produit, en France, 228 millions de tonnes de déchets chaque année, c’est-à-dire plus de 70 % du total des déchets produits sur le territoire.

Enfin, cette notion de construction modulaire permet une gestion raisonnée des ressources grâce au réemploi. En n’utilisant pas de ciment, de sable, de gravier, ni d’eau, l’impact sur le plan environnemental est bien plus positif que les constructions faites à partir de béton. Un impact environnemental d’autant plus minimisé qu’étant en partie assemblée en usine dans des conditions contrôlées, ce type de construction permet de réduire les déplacements des engins et des véhicules lourds et limite ainsi l’émission des gaz à effet de serre des pots d’échappement.

Une architecture qui permet donc de répondre à de nombreux enjeux auxquels fait aujourd’hui face la fabrique de la ville et de tester de nouvelles voies. Cependant, démocratiser cette conception nécessite de faire renaître ou faire émerger des savoir-faire, des métiers et des techniques de construction. Ainsi, de nombreux efforts devront être faits du côté de la formation à de nouveaux métiers tant en conception qu’en fabrication. De leur côté, les pouvoirs publics ont également un rôle à jouer dans l’acceptabilité par les habitants de cette nouvelle forme d’urbanisme ainsi que dans sa régulation et sa législation.

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