Que ce soit pour les particuliers, le transport collectifs ou encore le transport de fret et logistique, les évolutions technologiques permettent aujourd’hui d’offrir des fonctionnalités de délégation de conduite de plus en plus performantes pour tout type de véhicules. Jusqu’à permettre désormais de se passer de conducteur.

En France, les perspectives de ces véhicules ont longtemps semblent séduire. La stratégie nationale de développement de la mobilité routière automatisée envisage notamment de faire du pays “le lieu privilégié en Europe pour le déploiement de services de mobilité routière automatisés”, et ce afin “de développer des mobilités mieux adaptées à la demande, plus propres et plus solidaires”.

Entre 2015 et 2019, 80 expérimentations de petite échelle ont déjà eu lieu à travers le pays et ont permis de faire parcourir à des véhicules plus ou moins autonomes l’équivalent de 200 000 kilomètres cumulés. En 2018, l’appel à projet “Expérimentation du véhicule routier autonome” (EVRA) a relancé 16 expérimentations. D’ici 2022 le cap symbolique de 1 million de kilomètres devrait être effectué et des navettes entièrement autonomes devraient pouvoir circuler “en environnement maîtrisé” dès 2022.

Aujourd’hui, une question nous intéresse cependant. Le véhicule autonome peut-il apporter une valeur ajoutée dans un contexte de lutte contre le réchauffement climatique ou d’adaptation au risques climatiques ?

navette autonome
Navette autonome dans le département des Yvelines © Nicolas DUPREY


Véhicule autonome et climat : une entente éphémère

Le véhicule autonome porte en soi quelques motifs de croire à une contribution positive à la décarbonation du secteur routier. Tout d’abord, parce qu’il est envisagé comme un véhicule bas-carbone, généralement électrique. Peut-être bientôt à hydrogène. Cela pourrait même devenir obligatoire, à l’image de ce qu’un projet de loi présenté à l’Assemblée législative de l’Etat de Californie proposait mi-février, afin que tous les véhicules autonomes soient garantis zéro-émission d’ici 2025.

De plus, la technologie employée pour gérer la conduite devrait aussi permettre d’optimiser la consommation et les performances des véhicules, à commencer par la gestion de la vitesse, du freinage ou de l’accélération ce qui, en théorie, devrait permettre d’atteindre des performances d’écoconduite hors de portée pour un conducteur humain. Cette conduite assistée pourrait aussi, dans un cadre où tous les véhicules sont autonomes, permettre de fluidifier le trafic via un meilleur respect des distances et des vitesses.

Enfin, le développement de navettes autonomes représente aussi une opportunité pour lutter contre l’autosolisme et réduire l’utilisation de la voiture dans les territoires les moins bien desservis en transports en commun.

Selon les scénarios, l’évolution de la consommation d’énergie du parc automobile pourrait ainsi aller d’une diminution par deux, jusqu’à une multiplication par trois !


Trois hypothèses pour les véhicules autonomes

Trois principaux scénarios sont envisagés aujourd’hui pour un déploiement de ces véhicules à court/moyen-terme : la voiture autonome individuelle possédée par les particuliers ; la flotte de taxis autonomes, dits « robots-taxis » ; et les navettes autonomes pour le transport collectif des voyageurs. À noter qu’une autre voie existe pour ces véhicules en matière de livraison, et notamment pour la livraison du dernier kilomètre en ville.

Sans surprises, du point de vue environnemental, ce sont les deux premières hypothèses qui, à priori, représentent le plus de risques en matière de transition écologique. C’est en tout cas ce que concluent les deux think-tank Forum Vies Mobiles et la Fabrique Ecologique dans leur étude “Le véhicule autonome : quel rôle dans la transition écologique des mobilités ?”. En rendant les déplacements plus attrayants, les auteurs de l’étude précisent que les véhicules autonomes font notamment courir le risque de nombreux effets-rebonds : augmentation des distances parcourues et étalement urbain, production en masse de véhicules high-tech, circulation à vide, etc.

Or, les expérimentations en cours ne se focalisent pas du tout sur le scénario le plus vertueux. Sur les 16 expérimentations de l’appel à projets national EVRA, seules deux ont porté sur la mobilité collective dans les territoires ruraux, alors même que ces derniers sont présentés comme étant les plus pertinents d’un point de vue social afin de lutter contre l’enclavement des territoires les moins bien desservis en transports en commun et écologique pour limiter l’autosolisme.

véhicule autonome de VEDECOM
Le véhicule autonome de VEDECOM © Nicolas DUPREY


Se reposer sur la technologie n’est pas sans effet rebond

Malgré ces avantages, il existe aussi de nombreuses raisons de redouter l’impact des véhicules autonomes sur les émission GES et nos ambitions climatiques. Et pour cause, la technologie embarquée (radars, lidars, ordinateur de bord, etc.) qui permet de détecter l’environnement du véhicule et de prendre des décisions, est loin d’être neutre en termes d’émissions à la fabrication et de consommation d’énergie à l’usage.

D’abord, il y a l’impact énergétique lié aux énormes quantités de données qui seront partagées entre et par ces véhicules. Un volume estimé à 1,3 million de Go par an pour un français moyen. En outre, cette technologie embarquée contribuerait à créer des véhicules plus lourds qui seraient donc responsables d’une surconsommation énergétique estimée entre 3% et 20% selon une étude de Gawron et Al en 2018. À cela s’ajoute les infrastructures externes aux véhicules et nécessaires à leur fonctionnement autonome (antennes 4G et probablement 5G, data centers, etc.) qui sont elle aussi consommatrices d’électricité. Or, nous avons besoin aujourd’hui de réduire notre consommation d’énergie, et non de l’augmenter.

Entre autres effets rebonds, ces véhicules pourraient amener un report modal vers la voiture puisque ces véhicules permettraient en théorie de ne plus conduire. L’étude réalisée par La Fabrique Écologique anticipe également un autre effet rebond : en cas de manque de places de stationnement, certains propriétaires de véhicules pourraient être tentés de laisser leur véhicule rouler à vide le temps d’effectuer leur activité ou encore de les envoyer se garer plus loin.

En remplaçant le conducteur par une machine, les véhicules autonomes pourraient permettre une baisse drastique des coûts de livraison de 60% à 70%


Le véhicule autonome devrait booster la livraison à domicile

En matière de livraison, les véhicules autonomes pourraient aussi être responsables d’un effet rebond non négligeable : l’augmentation du nombre de livraisons et des kilomètres associés. Car, en remplaçant le conducteur par une machine, les véhicules autonomes pourraient permettre une baisse drastique des coûts de livraison (de 60% à 70%) ce qui, outre les questions éthiques que cela pose, représenterait une incitation à recourir davantage à la livraison.

Par exemple, alors que le robot de livraison autonome de JD.com, le principal concurrent d’Alibaba en Chine, était prêt depuis plusieurs mois mais faisait face à différentes contraintes réglementaires, c’est le gouvernement Chinois lui-même qui a demandé le 28 janvier 2020 à l’entreprise de lancer son produit, en plein pic de l’épidémie à Wuhan. Au total, et durant le confinement, 70 % des commandes ont été livrées par l’intermédiaire de ces véhicules. Aux Etats-Unis, la start-up de livraison Nuro a obtenu durant la crise sanitaire une dérogation pour faire circuler jusqu’à 5 000 véhicules autonomes sur les routes texanes afin de livrer des produits alimentaires.

De son côté, Amazon, leader mondial du commerce en ligne a fait l’acquisition en juin 2020 de l’entreprise Zoox, spécialisée dans la conception de logiciels de conduite autonome et de véhicule autonome. En septembre 2020, cette entreprise a reçu l’autorisation de la part de l’Etat de Californie de tester 2 de ses véhicules autonomes sur route ouverte dans certains quartiers de Foster City et sans opérateur de sécurité à bord.

Nul doute que les véhicules autonomes permettront donc de booster (encore davantage) la livraison à domicile dans les prochaines années. Ici aussi, en matière de conception de véhicules destinés à livrer des colis, de externalités négatives sont à prévoir (extraction de matières premières, coûts énergétiques) là où d’autres solutions moins technologiques pourraient être plus pertinentes (les vélos-cargos, par exemple).

Le Département Américain de l’Energie anticipe une baisse de 90% de la consommation d’énergie dans son scénario optimiste de déploiement des véhicules autonomes contre une hausse de +250% dans son scénario pessimiste


Un fantasme finalement contraire à nos objectifs climatiques

Ainsi, l’essor du véhicule autonome pourrait conforter voire renforcer la préférence pour la voiture et le transport routier, alors même que tous les scénarios de transition s’accordent à dire que la part de la route doit diminuer pour respecter les objectifs de l’Accord de Paris. Et pas uniquement pour des raisons de motorisation.

De façon quantitative, les différentes études sur le sujet s’accordent à anticiper une hausse de la consommation d’énergie avec l’émergence des véhicules autonomes plutôt qu’une baisse. Le Département Américain de l’Energie anticipe une baisse de 90% de la consommation d’énergie dans son scénario optimiste mais une hausse de +250% dans son scénario pessimiste alors que l’AIE table sur un rapport qui serait de -40%/+100%.

Enfin, si l’étude menée par Forum Vies Mobiles et La Fabrique Ecologique interroge la pertinence écologique du véhicule autonome, elle questionne aussi les choix politiques et leurs conséquences sociales. Car les acteurs non industriels, que ce soient les chercheurs (CNRS) ou les pouvoirs publics (rapport Idrac), n’envisagent pas un déploiement massif de véhicules complètement autonomes avant 2050, date qui correspond à l’échéance fixée par la Stratégie Nationale Bas Carbone (SNBC) pour atteindre la neutralité carbone.

Le véhicule autonome ne peut donc pas contribuer valablement à lutte contre le changement climatique dans laquelle sont engagés les pays du monde entier.


Ainsi, face à une contribution du véhicule autonome à la décarbonation de la mobilité qui ne pourra être que marginale dans les prochaines décennies, et une course à l’innovation qui est pourtant bien présente et qui mobilise, au détriment d’autres solutions, des investissements colossaux (industrie automobile, grandes entreprises du numérique, Etats), “ne faudrait-il pas développer sans attendre un système de mobilité plus sobre ? Un système composé de véhicules légers ou low tech, facilement réparables et recyclables, consommant moins de matériaux, nécessitant moins d’infrastructures lourdes, en synergie avec les modes actifs et les transports collectifs“, interroge Christophe Gay, co-directeur du Forum Vies mobiles.

Une question qui oppose deux visions du futur. L’une s’en remettant à la technologie et l’autre à la sobriété. Une question qui revient souvent en matière de transition écologique.

À lire sur le même sujet