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“La limite de la durabilité va d’abord être sociologique plutôt qu’environnementale”- 7 minutes de lecture

Interview avec Eric Bussolino, Directeur ingénierie et environnement chez AIA Life Designers, au sujet de la ville durable et du rôle des architectes et urbanistes dans la construction des bâtiments et des territoires de demain.


Dans le cadre du Congrès International du Bâtiment Durable Cities to Be qui s’est déroulé mi-Septembre à Angers, nous avons eu l’occasion de poser quelques questions à Eric Bussolino, Directeur ingénierie et environnement chez AIA Life Designer. L’occasion d’échanger avec lui sur sa vision de la ville durable en tant qu’ingénieur au sein d’un collectif d’architectes et d’urbanistes, sur les bâtiments et matériaux de demain, mais également sur le choix entre le “tout-technologique” et le retour au low-tech.

Vue d’artiste d’un éco quartier près de la Vallée de l’Orne 



Les Horizons : Eric Bussolino, quelle est pour vous la définition d’une ville durable ?

Eric Bussolino : La ville durable est une ville qui est capable de fonctionner en ayant un impact environnemental réduit à court, moyen et long terme. Cela concerne les flux logistiques, les transports, la pollution générée, les usages… C’est un tout. C’est un mélange de considérations environnementales, sociales et bien sûr économiques.

Quand on caractérise le développement durable, il faut le relier à la notion de bien être de l’Homme. C’est la recherche du bien être de l’Homme à un horizon infini. C’est à dire la capacité à vivre dans un environnement où l’Homme arrive à satisfaire à ses besoins essentiels dans les limites de la planète. La ville durable interroge donc sur la façon dont on construit, dont on est capable d’avoir des villes qui se régénèrent sur elle-même.

Quels sont les modèles actuels de villes durables ?

Les modèles sont à trouver. Les formats des villes sont très variés, l’échantillonnage des bassins d’habitat est donc multiscalaire. Donc la ville durable va nécessairement devoir se décliner à plusieurs échelles. Et pour chaque échelle de villes, il faudra trouver la relation de proximité entre les besoins fondamentaux qui sont se nourrir, se divertir, se déplacer, se loger, se cultiver. La limite de la durabilité va d’abord être sociologique, en terme d’hyper concentration, plutôt qu’environnementale.

La moitié des matériaux de construction qu’on utilisera demain n’ont pas encore été inventés



Quelles sont alors les questions que se posent les architectes et urbanistes pour réussir la ville durable ?

La première question est : comment les gens vont-ils s’emparer du territoire urbain ou du bâtiment ? Comment vont-ils vivre dedans, avec les prédispositions qui ont été prévues d’un point de vue théorique ? En France, nous sommes très forts pour théoriser le fonctionnement idéal d’un bâtiment, y compris du point de vue des performances environnementales. Nous sommes presque toujours dans la recherche de l’ultra performance. Et cela interroge notamment vis-à-vis des démarches low tech.

Est-ce bien raisonnable d’aller grappiller le dernier kilowatt-heure dans un bâtiment, par rapport à ce que les usagers sont capables de supporter au quotidien ? Quelles sont les limites du confort ? Car le confort absolu a un coût humain, technique et environnemental. Tout cela doit donc être questionné. Nous sommes éduqués au tout-technologique, à gérer notre confort à un degré près. Je pense que nous pouvons réapprendre certaines choses.

Justement, le tout-technologique, la smart city, les smart buildings, ce sont les bonnes solutions ?

On se rend compte que le développement des outils numériques amène un très vaste champs des possibles. Mais quelle est la capacité de l’humain à vivre en permanence avec des outils et objets connectés ? On assiste déjà à une fracture générationnelle aujourd’hui. Le smart permet d’optimiser de nombreux aspects, notamment en terme de consommation. Mais ne va-t-il pas générer une fracture sociale au bout du compte ? Il y un juste milieu à trouver.

Le bâtiment de demain sera hyper adaptable, numérisé, et construit avec des matériaux démontables et recyclables



Qu’en est-il des usages par rapport au smart ?

Le smart doit être focus sur les usages. Il devrait donc être développé en premier lieu avec les usagers. Il faudrait le co-construire avec les populations au lieu de le réduire à des solutions toutes faites. On ne connaît pas les vrais besoins de demain, alors qu’on a de nombreuses solutions estampillées “Smart” qui arrivent sur le marché. Est ce que je résous un problème avec le smart ? Et il faut une meilleure acculturation numérique en général pour que le smart soit optimal.

C’est quoi le bâtiment de demain ?

Le bâtiment de demain aura évidemment une dimension numérique forte. C’est aussi un bâtiment qui reviendra à ses fondamentaux. Car un bâtiment est avant tout une enveloppe protectrice qui permet à l’Homme de faire une activité toute l’année qu’il ne pourrait pas faire à l’extérieur. L’idée est d’essayer de revenir à cet essentiel. C’est pour cela que le low tech est vraiment possible en considérant cela. Le bâtiment de demain sera hyper adaptable, il pourra transformer son usage entre bureaux fermés, open space, logements, tiers lieux… Il aura des principes structurels flexibles, des accès à la lumière pratiquement dans tous les espaces. Il sera numérisé et vivra en fonction de la société.

Le bâtiment de demain sera également construit avec des matériaux démontables et recyclables. Le bâtiment deviendra alors une banque de matériaux qui utilisera une ressource existante, mais qui sera aussi capable de la redonner à la ville. Ce sera un peu une sorte de Lego à taille réelle.

La ville durable, un savant mélange entre bâtiments anciens et nouveaux
La ville durable, un savant mélange entre bâtiments anciens et nouveaux – Crédits Agence TVK



Avec quelle type de matériaux arrive-t-on à cette flexibilité et cette souplesse ?

Aujourd’hui la filière sèche est privilégiée. Comme le bois ou tout ce qui est autour du végétal. Même si je pense qu’une grande partie des matériaux de construction qu’on utilisera demain n’ont pas encore été inventés. Les ressources marines, les algues, ces sujets commencent à avancer. Le biomimétisme également. Les ressources naturelles doivent être privilégiées par rapport au béton, notamment quand on voit les pénuries de sable et de granulats. Il faut trouver des matériaux renouvelables à l’échelle humaine. L’innovation est pour cela un vrai vecteur.

Il faut s’interroger sur le rapport aux ressources et prendre en compte l’intégralité des cycles de vie des matériaux. Après, il y a aussi la loi du marché. La demande est forte on ne peut pas tout construire en bois par exemple, les forêts ne le supporteraient pas. 

Le smart devrait être développé et co-construit avec les usagers


Comment peut-on accélérer sur la prise de conscience afin que le bâtiment durable soit la norme de demain ?

Le sujet de l’incitation est entre la norme ou l’envie. Ce qui nous motive et qui nous fait avancer, c’est l’envie. C’est plus compliqué quand c’est contraignant. Il est nécessaire d’avoir des contraintes et des réglementations, en matière thermique avec la Réglementation Environnementale 2020 par exemple. Mais faut-il un seuil très contraignant au risque de martyriser le marché existant, ou faut-il plutôt travailler sur un changement culturel ? Un peu des deux je pense. Par exemple le mouvement de la Société à 2000 watts en Suisse, dans lequel on fait en sorte de pas avoir besoin de plus de 2000 watts de puissance dans tous les usages énergétiques. C’est un mouvement volontaire qui se répand parce que les gens ont pris conscience de l’enjeu.

Donc la première question est : qu’a-t-on envie de faire ? Et quand l’envie sera passée au premier plan, que les parties prenantes comme les pouvoirs publics, les entreprises, les maîtres d’oeuvres, les usagers s’y mettront, on arrivera à déclencher les choses.



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Propos recueillis par Mathieu Desprez et Guillaume Joly

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