Fait rare dans le milieu agricole, Agriodor est une startup dirigée par 2 femmes, Ené Leppik et Camille Delpoux. Fruit de 5 années de recherches au sein de l’INRAE, la société a été lancée en 2019, avec pour objectif de développer des alternatives aux intrants phytosanitaires polluants et toxiques pour les insectes. 

Le concept d’Agriodor réside ainsi dans la compréhension de l’importance jouée par les odeurs sur les insectes. « Le monde des odeurs est encore inexploré et mal compris » précise ainsi Éné Leppik, co-fondatrice de la structure. Or, ce monde olfactif est tout à fait crucial dans le milieu animal : beaucoup d’insectes, notamment les ravageurs, possèdent une très mauvaise vue, et le sens dont ils se servent pour se nourrir et se reproduire est avant tout l’odorat. En parallèle, les plantes dégagent toutes des kairomones qui libèrent des dizaines de nuances de parfums dans l’air, qui permettent ainsi aux insectes de savoir quelles plantes les intéressent.

En trouvant puis en reproduisant en laboratoire les bonnes combinaisons d’odeurs, la startup ouvre ainsi la voie à la création de parfums permettant d’attirer et de piéger les insectes ou, au contraire, de créer des répulsifs sélectifs afin de protéger les cultures. Ces produits de biocontrôle pourraient ainsi représenter de parfaites alternatives aux intrants de synthèse.

Un premier produit pour protéger la féverole

Pour ses débuts, Agriodor a choisi de se concentrer sur la « bruche de la féverole », un insecte nuisible pour cette légumineuse utilisée majoritairement comme source de protéines pour l’alimentation animale (porcs, volaille, bovins et poissons).

Les chercheurs ont donc prélevé au sein des plantes de féverole les différentes composantes de leurs odeurs afin de les identifier et de les développer en laboratoire. Ce procédé leur a permis de mettre au point des parfums qui ne ciblent que les bruches, en équilibrant les doses de manière à ce qu’ils n’empêchent pas les autres insectes (dont les pollinisateurs) de s’approcher de la plante. Ce qui est rendu possible par le fait que chaque espèce d’insectes possède des récepteurs sensoriels différents et ne sont pas toujours intéressés par les mêmes odeurs.

Ces parfums sont ensuite utilisés par la startup pour attirer la bruche vers des pièges qui vont les éloigner des cultures et protéger ainsi les plantes.  L’entreprise a notamment réalisé plusieurs essais sur le terrain, dont une partie avec l’INRAE, en coopération avec des partenaires de la filière féverole ainsi que des coopératives comme Cérèsia et Coop de France. Des tests qui, aujourd’hui, permettent déjà de diviser par 3 la concentration des insectes dans les cultures de féveroles. 

Insecte sur une feuille
La bruche de la féverole pond ses oeufs dans les cosses et les rend ainsi impropres à la consommation


Une alternative non toxique et inoffensive pour l’environnement

Avec cette solution, Agriodor propose une alternative permettant de réduire le recours aux insecticides. Utilisés pour attirer les ravageurs, les parfums d’Agriodor ont la particularité de ne pas s’infiltrer dans le sol et de ne pas être phytotoxiques. Ils représentent donc une solution de biocontrôle respectueuse de l’environnement. « Le biocontrôle est le futur de l’agriculture. Les produits développés en biocontrôle sont des briques technologiques de solutions qui viennent se compléter les unes avec les autres » complète ainsi Éné Leppik.

Le biocontrôle semble en effet avoir de beaux jours devant lui, en témoigne l’essor rapide d’Agriodor. Après avoir déménagé à Rennes depuis les locaux versaillais de l’INRAE, la startup possède désormais son propre laboratoire, et a augmenté son effectif de 2 à 14 personnes entre 2019 et 2022. L’entrepreneure explique notamment s’être appuyée sur une levée de fonds avec l’appui d’un « business angel », désormais président de la structure, et que d’autres levées de fonds pourraient avoir lieu à l’avenir pour permettre à l’entreprise un passage à l’échelle.

Côté modèle économique, la startup ne distribue pas elle-même ses produits, et passe par des contrats de distribution avec des entreprises comme De Sangosse, qui proposent de la vente en ligne. 

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Vers une alternative aux néonicotinoïdes d’ici 5 ans

En parallèle, la startup française fait partie des acteurs qui oeuvrent à développer des solutions alternatives aux néonicotinoïdes, insecticides toxiques utilisés principalement dans les champs de betterave.

L’objectif d’Agriodor est de développer des parfums agissant comme répulsifs auprès des pucerons, responsables de la contamination des plants de betterave. Un projet sélectionné par le Plan National de Recherche et d’Innovation mis en place par l’Institut Technique de la Betterave qui est, en outre, suivi de près par le Parlement.

Pour répondre à ces enjeux, les premiers essais d’Agriodor devraient avoir lieu entre fin mars et début avril en fonction du climat et des semis. La startup dispose d’un temps relativement compté pour développer son produit, puisqu’elle a 3 ans pour mettre au point une solution efficace afin de remplir un objectif d’avoir des alternatives viables d’ici 5 ans.

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