thierry meunier président des assises des déchets
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“On doit changer radicalement nos modes de consommation”- 10 minutes de lecture

Rendez-vous incontournable depuis bientôt 30 ans et clé majeure de l’économie circulaire, les Assises des Déchets ont lieu à Nantes début Octobre. L’occasion pour Thierry Meunier de nous éclairer sur les enjeux liés aux déchets et à nos modes de consommation.


La 15ème édition des Assises des Déchets aura lieu les 2 et 3 octobre prochain à Nantes, avec comme thème central : contraindre ou inciter ? Nous avons eu l’opportunité d’échanger avec le Président des Assises Thierry Meunier, pour qui ce thème est “un fil rouge délibérément tourné vers l’action et placé sous le signe de l’interpellation”.

D’après lui, il est urgent d’insuffler un changement dans nos modes de consommation. Si l’éducation et la formation sont également des paramètres importants, penser des modèles économiques qui prennent en considération toute la réalité des filières est essentiel. Ancrées dans une actualité législative forte, les Assises des Déchets sont le lieu de rencontre privilégié pour l’ensemble des acteurs de la filière, du consommateur aux industriels en passant par les collectivités ou les associations. Ensemble sur ces deux jours, ils définissent des solutions adaptées, concrètes et applicables sur le terrain.

Réduire, recycler, valoriser : Tenir le cap ! était le thème de l'édition 2017 des Assises
“Réduire, recycler, valoriser : Tenir le cap !” était le thème de l’édition 2017 des Assises


Les Horizons : Thierry Meunier pouvez vous nous présenter les Assises des Déchets en quelques mots ?

Thierry Meunier : L’originalité des Assises réside dans le fait que ça n’est pas une structure privée de gestion d’événements. C’est une association Loi 1901, ce qui permet de partager les points de vue et d’avoir autour de la table une grande diversité d’acteurs. L’ambition des Assises est de réunir toutes les parties prenantes, public, privé, collectivités, ONG, médias, industriels, l’Etat… Et on arrive aujourd’hui à des choses positives. On a hésité à continuer d’appeler l’évènement Assises des Déchets car dans le fond il s’agit de notre consommation. Les déchets ne sont que le produit de ce que l’on consomme de manière individuelle et collective. Donc les choix décidés en amont vont influer sur les quantités et la qualité des déchets. 

Quels sont les enjeux des Assises cette année ?

Le Programme des Assises cette année est large. J’en suis très content car il colle parfaitement avec l’actualité. Notamment avec la Loi sur l’Économie Circulaire qui va dans le bon sens, car on ne va plus travailler sur le flux final des déchets mais sur toute la chaîne. Deux ateliers me tiennent particulièrement à cœur cette année. Le premier s’appelle “Back to Basics”, c’est à dire qu’il y a une affaire d’éducation très importante. La consommation est très liée à l’éducation des populations, aux choix économiques et au local. Et le deuxième atelier concerne les modèles économiques. Nous sommes dans une économie de marché, il faut que les modèles aillent avec. Ca ne pose pas trop de problème pour les produits jetés qui ont une véritable valeur ajoutée comme le verre. Mais aujourd’hui nous rencontrons des difficultés sur des produits et substances qui n’ont pas ou peu de valeur. Il faut des débats, car trouver des modèles économiques ce sont des vrais choix de société.


Il faut revoir nos modes d’organisation sociétale et privilégier la consommation locale

Justement, quelles sont les contraintes majeures aujourd’hui concernant le traitement des déchets ?

C’est complexe. Les réglementations sont parfois difficilement applicables et nécessitent des moyens. Il y a donc aussi l’aspect économique à prendre en compte. Qui paye ? Prenons l’exemple de la filière du bâtiment. Le traitement et l’évacuation des déchets est payant. Mais dans des cas encore trop nombreux, ni le particulier ni l’artisan n’ont envie de payer la ligne liée aux déchets, même si elle est obligatoire.

Quelle est la place de l’innovation liée au numérique ?

Les outils numériques sont extrêmement utiles et créent des usages. C’est un sujet qui me tient également à cœur. Nous avons d’ailleurs un atelier dédié à cela depuis la dernière édition. On voit qu’il existe des systèmes qui marchent et d’autres non. Cette année certains démonstrateurs vont nous montrer des outils d’appréciation des flux de matières et d’énergies. Pour faire simple, le déchet des uns peut être la matière première des autres. Avec un système numérique on peut apprécier ce qui existe ou reste disponible sur une zone de chalandise.

Quels sont les exemples de filières ou de secteurs qui fonctionnent bien aujourd’hui ?

Il y en a plusieurs. Par exemple au niveau des travaux publics ca se passe bien. Quand on démonte une route, il y a du tri car il est possible de se trouver face à du bitume amianté qui lui n’est pas recyclable. Certains bâtiments sont conçus pour être démantelés à terme. Le carton se recycle très bien, la fibre peut être recyclées jusqu’à 5 fois avant d’être abîmée. Les filières du verre ou des métaux à forte valeur ajoutée comme le cuivre ou l’aluminium fonctionnent très bien. Les déchets en titane sont également un modèle du genre, et permettent d’alimenter de nouvelles pièces en titane pour l’aviation.Tout est donc lié au modèle économique. 

Brune Poirson interviendra lors de la 2ème journée des Assises
Brune Poirson interviendra lors de la 2ème journée des Assises 2019


Et au contraire, que dire du plastique ? 

Le recyclage du plastique marche moins bien. Mais attention, toutes filières confondues, la France recycle 40% de son flux de matière aujourd’hui. On ne part donc pas de zéro. En ce qui concerne le plastique, les chiffres varient mais on n’est pas à zéro non plus. 

Il y a un grand débat actuellement en France concernant le plastique, chacun semble avoir ses chiffres et ses propositions ?

Moi je suis les chiffres du Ministère. Pour le plastique en général, la fraction collectée aujourd’hui est de l’ordre de 30%. Ca n’est jamais simple de savoir de quoi on parle avec les statistiques. Concernant les bouteilles en plastique précisément, mon sentiment est que la meilleure chose est de ne pas consommer d’eau en bouteille. On doit changer radicalement nos modes de consommation. Je ne me battrai pas sur l’aspect statistique mais plutôt sur l’éducation. Et sur le fait qu’avec la publicité par exemple, on induit le consommateur à avoir des comportements pas toujours sains pour la planète. 

Le plastique est un bon exemple de modèle à penser en matière de recyclage car il n’a pratiquement pas de valeur ajoutée face à la matière première vierge. Ça ne marchera pas spontanément, ca passera par une décision aidée ou financée. Par ailleurs le plastique est indexé sur le prix du pétrole, ce qui complique les décisions d’acteurs industriels capables d’investir ou non dans cette filière.


Tout est lié au modèle économique

Comment financer ces filières de recyclage de déchets à faible valeur ajoutée ?

C‘est le débat. Il y a deux financeurs qui sont la même personne au final. D’un côté le contribuable par le biais notamment de sa taxe sur les ordures ménagères, ou le consommateur dans sa contribution à l’achat, ou les sociétés par la taxe sur l’enlèvement des déchets. Le consommateur sera lui taxé par la REP (pour “responsabilité élargie du producteur” NDLR) si elle est institutionnalisée. Dans le cadre de la REP c’est une augmentation du prix qui passe par les éco-organismes collecteurs. Qui ensuite redistribuent aux collectivités qui se chargent elles de récupérer la matière.

Existe-t-il eu Europe des exemples de pays plus avancés sur ces sujets ?

C’est très compliqué de savoir. Car statistiquement on ne parle pas de la même chose. Par exemple, les Allemands sont connus pour être des champions du recyclage. Mais en fait quand ils introduisent 10 tonnes dans un centre de tri, ils considèrent que les 10 tonnes sont recyclées. Or en France quand le flux rentre sur un centre de tri, on ne compte que ce qui est réellement recyclé. Les refus de tri ne sont pas comptés comme recyclés. Donc en Europe nous avons un vrai problème pour comparer.

Les Assises des déchets, un lieu de rencontre pour les professionnels
Les Assises des déchets, un lieu de rencontre pour les professionnels


Vous pouvez nous dire un mot sur les déchets d’équipements électriques et électroniques ou DEEE ?

On en parle depuis plusieurs éditions aux Assises. Les DEEE ne partent pas toujours de France sous forme de déchets, mais de produits de deuxième main dans des containers pour l’Afrique ou en Inde. Avec la plupart du temps des jeunes qui trient la matière sur place, qui est ensuite envoyée en Chine. C’est déplorable mais connu, je ne dévoile rien.

Pourquoi à l’échelle d’un pays est-il si compliqué d’avoir les infrastructures nécessaires pour absorber nos propres déchets ?

Ce n’est pas qu’une question d’infrastructure mais plutôt de choix et de modèles économiques. En France, il a été décidé que l’enfouissement était terminé. Pareil pour l’incinération. Ces filières sont donc mises de côté. Du coup pour les autres, c’est une question de prix, une question de modèle économique. Il faut que tout le monde comprenne bien quel modèle économique on veut, et auquel on souhaite participer. Y compris dans des choix politiques et réglementaires. Un des sujets est également l’augmentation du coût de la prise en charge des déchets. Car avec toutes les décisions à venir le coût du déchet va encore augmenter. Et être supporté au final par le contribuable ou le consommateur.


Le modèle vertueux pour gérer les déchets est dans la consommation

Quels sont les pistes concrètes aujourd’hui pour avoir un modèle vertueux de gestion des déchets ? 

Le modèle vertueux est dans la consommation. Arrêter les suremballages, le plastique à tout-va… La consommation locale fait également partie de ce modèle vertueux. Il faut revoir nos modes d’organisation sociétale et privilégier le local. Promouvoir l’éco conception est également une piste. Et enfin l’éducation, jouer sur le comportement des gens pour qu’on arrête de jeter dans la rue, sur les autoroutes, partout.

Il faut donc sensibiliser à l’école dès le plus jeune âge ?

C’est déjà en cours. Les enfants commencent à être bien formés à l’école. En revanche dès qu’ils sont en âge d’avoir un smartphone, à l’entrée au collège, c’est fini. Leur comportement change, ils perdent les bons réflexes appris plus jeunes. Alors évidemment il y a toujours les bons élèves mais globalement on en perd une majorité à ces âges là. Et on les retrouve quand ils deviennent parents. Dans un autre ordre d’idée, je pense que toutes les études post bac devraient comporter deux formations supplémentaires. Une formation sur la frugalité, sur comment faire pour optimiser nos consommations, nos déplacements, nos énergies etc. Et une formation sur le recyclage. Comment faire pour privilégier les produits qui ont une forte valeur de recyclage. Pour moi c’est obligatoire, je milite pour cela depuis des années. Les jeunes sont aujourd’hui très préoccupés par leur avenir et l’avenir de la planète, ce qui démontre peut-être que c’est le bon moment pour mettre tout cela en place.


Propos recueillis par Mathieu Desprez et Guillaume Joly

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