L’agence européenne pour l’environnement fait le constat de plusieurs impacts du transport maritime sur l’environnement, notamment à travers les émissions de GES, la pollution atmosphérique et sonore, la perturbation de la biodiversité marine, mais aussi par les accidents de pollution par les hydrocarbures.

Le rapport environnemental sur le transport maritime européen publié en 2020 par cette même agence et l’Agence européenne pour la sécurité maritime indique que 13,5% des émissions de GES du secteur du transport de l’UE proviennent du transport maritime. Selon l’OMI (Organisation maritime internationale), le transport maritime mondial serait à l’origine du rejet de 1 076 Mt de CO2 en 2018. Dans le même temps, l’Organisation a fixé un objectif de zéro émission de CO2 à l’horizon 2050.

Pour réduire l’impact environnemental du secteur, plusieurs solutions sont déjà envisagées. Certains navigateurs se sont lancés dans le transport maritime à bord de cargo à voiles. C’est ce qu’on appelle la propulsion vélique. Une solution qui est encore à l’état de prototype aujourd’hui, même si de premières expérimentations en conditions réelles devraient voir le jour dans les années à venir. En France, armateurs, constructeurs et industriels sont nombreux à se positionner sur ce sujet. (voir notre épisode : avec Wind for goods, le futur du transport maritime s’écrit dans l’Ouest)

Autre piste, le recours à de nouveaux carburants comme les biocarburants ou le gaz naturel liquéfié est étudié. L’OMI travaille aussi en faveur de la transformation du secteur à travers la réglementation. Depuis janvier 2020, par exemple, les armateurs doivent respecter une limitation à 0,5% de soufre dans leur carburant. Enfin, une dernière solution pour réduire les émissions de GES du secteur : l’optimisation du routage maritime. Une piste sur laquelle se penche activement la startup française eOdyn depuis 2015.

Image satellite du courant marin, mesure par eOdyn
Mesure des courants marins avec la technologie développée par eOdyn

100 000 points de mesure en temps réel

eOdyn est une entreprise créée en 2015 par Yann Guichoux. La technologie d’eOdyn fait appel à l’intelligence artificielle pour mesurer les courants marins en analysant le comportement des navires et du trafic maritime mondial. Pour se faire, eOdyn achète et exploite les données AIS – qui sont les données fournies dans le cadre du système d’identification automatique des bateaux.

Ce système d’échange de données entre tous les navires de commerce est obligatoire à l’échelle mondiale depuis 2004. C’est un système collaboratif qui limite le risque de collision et qui fournit, entre autres, des informations sur la position, le cap et la vitesse des bateaux. Les données AIS sont émises par radio et collectées à partir de satellites ou des récepteurs installés sur les côtes. eOdyn récupère ces données et les utilise pour son algorithme.

Cela permet à la startup française de proposer des informations qu’il est difficile d’obtenir de manière fiable par les systèmes actuels. Car aujourd’hui, deux méthodes permettent d’obtenir ces informations. La première consiste à lâcher des bouées dans l’océan, d’observer leur déplacement et d’en déduire l’information. La seconde consiste à utiliser des satellites radars.

Leur technologie a été validée par des organismes scientifiques réputés comme l’Agence Spatiale Européenne, le CNES, l’IFREMER ou encore le SHOM. 

Ces satellites radars permettent de mesurer les courants marins, mais ils ont une résolution spatio-temporelle insuffisante pour répondre à certaines contraintes opérationnelles de la communauté maritime.Ils sont trop peu nombreux. L’année dernière, il y en avait 7. Cela nous donne 7 points de mesure maximum à un instant donné. Avec eOdyn, c’est plus de 100 000 points de mesures au même moment“, explique Yann Guichoux, fondateur et CEO de l’entreprise bretonne. Autrement dit, eOdyn peut fournir une information sur tous les courants marins qui sera complémentaire des mesures réalisées à l’aide de satellites radar, à très haute résolution, en temps quasi-réel et en simultanée à l’échelle de la planète.

Selon l’OMI (Organisation maritime internationale), le transport maritime mondial serait à l’origine du rejet de 1 076 Mt de CO2 en 2018

Permettre aux compagnies maritimes d’économiser du carburant et des émissions de GES

À partir de ces données, la startup développe un service appelé SeaWaze, qui devrait être commercialisé fin 2022, et qui sera capable de fournir des routes optimales pour les navires en leur permettant de faire des économies de carburant. Ces routes seront générées grâce aux données fournies et aux cartes de courants marins produites.

Les premières analyses réalisées montre qu’on arrive à 3% d’économie de carburant en moyenne grâce à notre technologie. Cela peut paraître faible, mais lorsqu’on regarde une compagnie comme CMA CGM qui a une facture carburant d’environ 7 Milliards de dollars par an, ces 3% représentent en réalité une somme colossale. Et quand on sait que 1 tonne de carburant consommée, c’est 3 tonnes de CO2 dans l’atmosphère, le calcul est plutôt intéressant.” ajoute Yann Guichoux.

La startup commercialise également un service pour les sociétés pétrolières et gazières afin de prévenir les incidents, et donc limiter le risque de marées noires par exemple. En cas de marées noires, eOdyn est capable de modéliser la dérive du pétrole sur quelques jours et de faciliter les opérations de collecte. Une autre manière de mettre la technologie au service de la protection de l’environnement et de la biodiversité.

En amont, leur technologie permet aux compagnies maritimes de suivre en temps réel le déplacement des masses d’eau, voire des tourbillons. Sur ce projet, l’entreprise est en partenariat avec l’Agence spatiale européenne et le CNES et a déjà effectué des tests avec Shell par exemple. L’entreprise travaille aussi avec la filiale Eolfi de Shell avec laquelle elle réalise des tests pour les éoliennes offshores dans le Golfe du Lion en Méditerranée.

Lorsqu’on regarde une compagnie comme CMA CGM qui a une facture carburant d’environ 7 Milliards de dollars par an, 3% de carburant en moins représente une somme colossale


Une technologie qui pourra participer à la recherche scientifique

Outre l’aide aux entreprises du secteur maritime, eOdyn est aussi en capacité de travailler directement avec les scientifiques pour améliorer la connaissance et le suivi des phénomènes biologiques marins et l’observation du changement climatique et de ses conséquences. Sa technologie lui permet, par exemple, de mesurer les courants marins actuels mais aussi passés en remontant d’une dizaine d’années.

En cas de marées noires, eOdyn est capable de modéliser la fuite du pétrole sur quelques jours et de faciliter les opérations de collecte

Le système d’eOdyn a aussi été utile lors de recherches scientifiques sur le courant des Aiguilles, dans l’Océan Indien, et l’état actuel de ce dernier. La technologie eOdyn, utilisée en routine dans cette zone, pourrait aider à mieux cerner l’évolution de ce courant majeur qui contribue aux échanges thermiques entre l’océan et l’atmosphère et a un impact sur le climat. À l’avenir, l’entreprise pourrait apporter des informations sur l’évolution du courant du Gulf Stream qui semble ralentir et dont les changements pourraient impacter le climat européen.

Fort de ses partenariats et de son succès, eOdyn est maintenant une startup rentable financièrement et dont le système est reconnu et plébiscité par les acteurs du secteur. Aujourd’hui, l’équipe est composée de 9 salariés, en majorité des ingénieurs et docteurs. Cependant, la startup est en pleine croissance et pense recruter dans le courant de l’année 2022 à des postes divers. En plus de s’agrandir, la startup souhaite valoriser et exploiter sa technologie en développant de nouveaux services, utiles aux transporteurs maritimes mais aussi à la recherche scientifique et à la protection de la biodiversité marine. Pour se faire, l’équipe réfléchit à une possible levée de fonds en 2022. 

Une affaire à suivre et qui prouve que les solutions pour améliorer le transport maritime sont nombreuses et peuvent aussi se recroiser. On reproche en effet souvent aux acteurs de la propulsion par le vent de proposer des trajets trop lents par rapport aux navires actuels. Mais le recours à ce type de solution de routage pourrait optimiser encore davantage ce sujet.