En cette fin d’année 2020, Les Horizons a souhaité mettre un coup de projecteur sur des incubateurs et accélérateurs d’entreprises à impact social et environnemental.

 

Pour ce cinquième opus, nous avons rendez-vous avec Lena Geitner qui co-dirige Ronalpia, un incubateur créé en 2013 à Lyon pour accompagner l’innovation sociale en Auvergne-Rhône-Alpes. 


Les Horizons : Lena Geitner, pouvez-vous nous présenter Ronalpia ?

Lena Geitner : Ronalpia est née en 2013 d’une initiative entrepreneuriale d’Enora Guérinel, directrice des opérations, et de moi-même. Nous nous sommes connues à l’école 3A du développement responsable et international de Lyon, en formation commerce et humanitaire.

Nous voyions émerger de nombreux projets d’entrepreneurs de l’ESS et de l’innovation sociale et nous nous rendions compte qu’à l’époque, en-dehors de Paris, il y avait peu d’accompagnateurs et de financeurs dédiés à ce modèle. Il n’y avait pas encore le boom de la startup nation avec tous les accélérateurs et incubateurs nés depuis.

Nous avons alors voulu créer un dispositif d’accompagnement pour faciliter la création d’entreprises qui apportaient des solutions aux enjeux de société et aux besoins sociaux urgents dans les territoires.


Quel est votre modèle ?

Ronalpia est une association Loi 1901 avec un modèle économique non marchand. Ça signifie que nous sommes gratuits pour les entreprises sociales qu’on accompagne. On a dans notre ADN une forte coopération parce que nous sommes nés de la coopération entre acteurs.

On est allé chercher de l’aide un peu partout sur le territoire, auprès d’autres structures d’accompagnement classiques, de collectivités, d’entreprises privées. On a aussi été accompagné à nos débuts par Antropia Essec, l’un des premiers incubateurs sociaux de France. Nous y avons été formées pour dupliquer le modèle en Rhône-Alpes.

En 2013, l’entrepreneuriat social était encore une tribu d’Indiens, peu reconnue et peu outillée


Quelle est la raison d’être de Ronalpia ?

Nous l’avons formalisée avec notre équipe. Nous rêvons d’un monde où ceux qui entreprennent au service des fragilités sont encouragés pour le faire au cœur des territoires.

La notion de fragilité est très importante, parce que nous accompagnons des dirigeants d’entreprises sociales qui adressent des fragilités individuelles comme les personnes âgées isolées, les personnes à mobilité réduite, ou celles qui sont éloignées de l’emploi ; les territoires fragiles comme les territoires ruraux ou des des zones enclavés ; et les systèmes fragilisés, typiquement le système carcéral qui ne fonctionne pas et a besoin d’innovations pour inventer de nouvelles manières de conduire la justice pénale aujourd’hui.


Comment décririez-vous les spécificités de Ronalpia ?

Notre première spécificité est territoriale. Nous sommes basés à Lyon et nous avons huit implantations en Auvergne-Rhône-Alpes, à la fois dans les grandes villes Lyon, Grenoble et Saint-Étienne, et dans des territoires ruraux et périurbains comme Voiron dans l’Isère, dans la Drôme, dans l’ouest lyonnais et à Roanne.

Nous accompagnons les entreprises sociales aux moments clés de leur développement : leur création et leur implantation. Nous accompagnons également des entreprises sociales qui viennent d’autres territoires et qui veulent essaimer leur modèle en Auvergne-Rhône-Alpes, et aussi au moment du changement d’échelle.

Nous avons une filière très importante sur la justice pénale, et nous avons monté un programme d’accompagnement qui s’appelle Act’Ice, dédié aux entreprises sociales qui œuvrent dans le champ de la justice pénale. C’est en co-production avec l’association Possible, spécialisée sur la justice, les alternatives à l’incarcération, l’insertion des anciens détenus.

Un autre élément différenciant porte sur la communauté et l’échange entre pairs. Nous sommes persuadés de l’importance de l’accompagnement avec des coachs, des experts, mais nous mettons l’accent sur l’apprentissage entre pairs qui est un réel facteur clé de succès dans l’économie sociale et solidaire. Apprendre des autres, de leurs erreurs et coopérer.

Nous accompagnons 120 entreprises par an sur tous ces territoires via tous nos programmes, et 235 depuis notre création en 2014


Peut-on qualifier les entreprises que vous accompagnez ?

Nous n’avons pas de secteur d’activité en particulier. On appelle les entrepreneurs accompagnés par Ronalpia Les Intrépides, parce que c’est l’ADN entrepreneurial du « même pas peur ! », pour oser inventer des modèles innovants de réponse à des besoins sociaux ou sociétaux urgents dans les territoires. Nous accompagnons à tous les stades de développement, que ce soit à la création, à la consolidation, à l’implantation ou au changement d’échelle.


Quels sont les bénéfices que les structures retirent de cet accompagnement ?

En premier lieu, de l’expertise sur la création et le développement d’une entreprise sociale. Connaître les bons outils de financement, les statuts juridiques adaptés au lancement et au développement ensuite. Comment on structure un modèle économique hybride aujourd’hui, avec une partie marchande et une autre non marchande.

Le deuxième pilier de notre accompagnement c’est la connexion, en nous présentant comme un tiers de confiance, notamment vis-à-vis de financeurs. Chaque année des rencontres sont organisées entre nos entrepreneurs qui lèvent des fonds et des fonds d’investissement ou des fondations. La BPI intervient tous les ans dans nos locaux notamment.

Comme les entreprises sociales agissent sur le champ de l’intérêt général, à un moment ou un autre elles sont en relation avec les collectivités. Et on dépense beaucoup de temps et d’énergie pour les connecter avec les acteurs publics, dont les collectivités territoriales.

On les connecte aussi avec des acteurs privés, des fondations, des entreprises ou des industries, pour leur permettre de tester leurs activités ou trouver leurs premiers clients, ou encore des premiers financements. Notre troisième valeur ajoutée c’est l’intégration dans une communauté de 235 entreprises sociales.

C’est notre métier de faire venir les élus et les techniciens des collectivités, pour les acculturer aux modèles de l’ESS et créer la rencontre


Comment se déroule l’accompagnement type d’un programme, quel qu’il soit ?

Le premier ingrédient c’est l’accompagnement individuel stratégique, avec notre Pool de 90 accompagnateurs. On les rémunère pour accompagner les entrepreneurs et dirigeants de l’entreprise sociale à raison d’une demi-journée par mois. Ils interviennent sur les enjeux stratégiques et apportent une certaine prise de hauteur. Il y a des formations collectives sur des fondamentaux, des rencontres avec des acteurs du territoire, et de l’échange de pair à pair.

Il y a aussi beaucoup de séances de co-développement. Nous hébergeons aussi gratuitement des entreprises sociales, sur sept lieux du territoire, le temps de leur accompagnement, qui dure en moyenne neuf mois. Et des formats en communauté sur la mesure d’impact, l’accès au financement, l’agrément juridique.


Quels sont vos différents programmes d’accompagnement ?

Nous venons de clôturer un appel à candidatures pour notre programme d’incubation, qui reste notre programme cœur et représente 35% des entreprises sociales que nous avons accompagnées. Nous avons en parallèle notre programme Act’Ice sur la justice pénale, et notre programme d’accompagnement à l’implantation qui a été clôturé ce matin. Un programme que nous considérons comme très important aussi est celui de l’accès aux financements. Il permet de mieux comprendre ses besoins en financement, de rencontrer des fonds d’investissement, des fondations, de s’acculturer à ce monde et d’en acquérir les codes.

Nous sommes aussi partenaires de plusieurs programmes au niveau national, notamment L’Appel à Solutions, où nous sommes huit accélérateurs territoriaux rassemblés aux côtés d’Ashoka (Antropia Essec, Make Sense, Intermade, Atis et Première brique). L’objectif est d’accompagner nos anciens dans une logique de changement systémique avec de grandes entreprises. Nous sommes aussi partenaires de la Fondation la France s’engage – FFE, où on accompagne les lauréats dans leur changement d’échelle.

Le programme de développement qui nous occupe beaucoup en ce moment, c’est notre accessibilité territoriale, c’est-à-dire l’accompagnement à la création dans les territoires ruraux et urbains. Nous adaptons aussi l’ingénierie d’accompagnement car les problématiques sont différentes selon que les territoires sont isolés ou urbains, et la manière de délivrer l’accompagnement. Nous nous associons donc avec des acteurs-clés des territoires ruraux, ceux de la mobilité, de la revitalisation des territoires et notamment des centres-bourgs, l’accès aux soins, l’éducation et l’isolement.

Nous voyons de plus en plus de projets sur l’économie circulaire, sur de nouvelles manières de produire ou de relocaliser des activités


Avez-vous quelques success stories de structures accompagnées à nous présenter ?

Un entrepreneur fou et génial a inventé un handbike à assistance électrique pour les personnes à mobilité réduite. Son entreprise sociale s’appelle Benur, et son invention est un char dans lequel une personne peut rentrer en fauteuil roulant. En pédalant avec les mains, grâce à l’assistance électrique, c’est un vrai moyen de locomotion en ville. Le fondateur vend ses Benur à des intermédiaires. Notamment, la ville de Clermont-Ferrand en a acheté pour ses habitants. Et la Via Rhôna, un parcours cyclable entre la Suisse et Marseille, s’est aussi équipée de Benur pour que des personnes en fauteuil roulant puissent emprunter le circuit. Nous avons accompagné Benur en incubation en 2018, et aujourd’hui ils sont huit dans l’équipe.

Dans un autre domaine, on a incubé CoopaWatt qui accompagne des collectifs citoyens dans la production d’énergie renouvelable, notamment dans les territoires ruraux ou à l’échelle d’un immeuble. Ils aident à la formation d’une coopérative qui va acheter des éoliennes pour produire sa propre électricité et devenir auto-suffisants en électricité. Nous les avons accompagnés en 2016 et aujourd’hui ils sont six pour le territoire national.

J’aimerais présenter encore une entreprise sociale qu’on a accompagnée dans son implantation. Il s’agit de Wake Up Café – WKF, qui travaille sur l’insertion professionnelle d’anciens détenus. C’est sur notre thématique de Justice pénale, et nous les avons accompagnés en 2019 pour leur implantation à Lyon. Aujourd’hui il y a trois salariés en Rhône-Alpes et ils viennent de trouver des locaux. Chaque année, ils accompagnent plusieurs dizaines d’anciens détenus pour les aider, dès la prison, dans leur future réinsertion professionnelle.


Voyez-vous de nouvelles tendances se dessiner dans votre périmètre d’activité ?

Ce que j’observe en ce moment c’est l’impact de la crise sur les entreprises sociales, et notamment sur les anciens. Ça nous alerte sur la difficulté des entreprises sociales, que le confinement a mis à mal sur leurs budgets et leurs activités. C’est d’autant plus vrai pour celles qui travaillent avec des collectivités locales parce que les élections municipales, qui ont été repoussées, ont créé des trous de trésorerie importants, notamment pour celles qui attendaient des subventions.

Nous voyons aussi de plus en plus de projets sur l’économie circulaire, sur des thématiques d’égalité des chances ou sur de nouvelles manières de produire ou de relocaliser de l’activité. On le voit notamment dans la Drôme et en Isère avec des projets de réindustrialisation et de relocalisation, notamment sous des formats coopératifs.

Les entreprises sociales doivent réinterroger leurs modèles et réfléchir à leur proposition de valeur


Quels sont les projets de Ronalpia pour les prochains mois ?

Nous continuons à nous développer dans les territoires ruraux et périurbains, avec la perspective de créer deux nouvelles antennes en Ardèche et dans l’Ain. Ce qui fera dix sites fin 2021.

Nous voulons aussi renforcer l’accompagnement de nos anciens et mieux comprendre ce que vivent les entreprises sociales pendant la crise, pour leur apporter des solutions à la mesure de nos moyens. Notamment sur le pivot stratégique, c’est-à-dire que beaucoup d’entreprises sociales se rendent compte qu’elles peuvent faire pivoter leurs activités parce que les besoins sociaux changent, du fait de la crise, sur les publics précaires, les questions d’insertion. Les entreprises sociales doivent donc réinterroger leurs modèles et réfléchir à leur proposition de valeur.

Nous voulons aussi faciliter l’implantation exogène des entreprises sociales sur tout le territoire Auvergne-Rhône-Alpes, et pas uniquement dans les grandes villes. Aider de très belles entreprises sociales à s’implanter dans la Drôme, en Ardèche, dans l’Ain, dans la Loire, des territoires qui ont des besoins sociaux et environnementaux et d’acteurs pour y porter l’innovation et des solutions locales.


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