En cette fin d’année 2020, Les Horizons a souhaité mettre un coup de projecteur sur des incubateurs et accélérateurs d’entreprises à impact social et environnemental.

 

Pour ce huitième opus, nous avons rendez-vous avec Élise Depecker, qui depuis 10 ans dirige Atis, un « Catalyseur d’innovation sociale » sur la région de Bordeaux. 


Les Horizons : Élise Depecker, vous dirigez Atis depuis 2010, pouvez-vous nous présenter votre association ?

Élise Depecker : Atis – Association territoires et innovation sociale – est née il y a 10 ans d’un constat de collectivités locales, dont Bordeaux, Pessac et la Région Aquitaine, d’acteurs de l’économie sociale et solidaire (ESS), notamment France Active, et de dirigeants d’entreprise de l’ESS. Il manquait sur le territoire bordelais un maillon pour accompagner les projets d’innovation sociale au stade des idées. En observant les besoins ou opportunités socio-économiques, on voyait qu’il y avait matière à créer des entreprises de l’ESS, mais faute d’ingénierie, il y avait des occasions manquées.

Atis a été créée pour être cet acteur dédié à l’émergence des solutions. Aujourd’hui notre cœur de métier est l’accompagnement de projets d’innovation sociale au stade de l’émergence, mais on accompagne aussi notre communauté. Elle est composée de 200 entrepreneurs qui grandissent et rencontrent de nouveaux besoins auxquels Atis s’adapte. On développe des activités pour qu’ils se renforcent sur le plan économique.

Nous avons deux manières de faire émerger les projets : soit avec un entrepreneur qui a déjà l’idée d’innovation sociale, soit à partir d’un besoin identifié sur le territoire


Quelles sont les particularités de votre structure ?

La particularité d’Atis c’est de ne pas s’être créée directement avec un incubateur au sens classique du terme, mais plutôt avec un générateur de projets qu’on appelle La Fabrique à initiatives. Elle a la particularité d’inverser le processus de création d’entreprise puisqu’on part d’opportunités ou de besoins territoriaux observés en partenariat avec des acteurs territoriaux et on va inventer ou fabriquer la solution en réponse à ce besoin.

Ensuite, en 2014 nous avons structuré une offre d’incubation avec des programmes d’une durée de 12 mois qui accompagnent l’entrepreneur, du stade de l’idée jusqu’au lancement. On a donc deux manières de faire émerger les projets, très complémentaires, soit avec un entrepreneur qui a déjà l’idée d’innovation sociale, soit à partir d’un besoin identifié sur le territoire.


Comment est organisée votre association ?

Atis a neuf salariés et est historiquement implantée en Gironde, à Bordeaux, au Point Commun, un lieu partagé par des acteurs de l’ESS. Depuis 2018 on a œuvré à un développement territorial et on porte des programmes Incubation et La Fabrique à initiatives dans le Lot-et-Garonne. En Dordogne et dans l’ex Poitou-Charentes on développe ces mêmes programmes sous d’autres noms avec des partenaires locaux. C’est Émergence Périgord pour la Dordogne, et Pop en Poitou-Charentes, montés cette année avec France Active.

Un projet d’entrepreneuriat social est à la croisée du monde de l’intérêt général, du monde public et du monde privé


Y a-t-il un profil type des structures accompagnées ?

On observe certaines tendances, notamment l’émergence de beaucoup de projets en lien avec l’économie circulaire et l’alimentation, deux thématiques très fortes. Pour l’alimentation ce sera plutôt sur l’agriculture dans le Lot-et-Garonne, et sur les circuit-courts et l’accès à une alimentation saine et de qualité à Bordeaux.

Dans les territoires plus ruraux, il y a des projets d’émergence de tiers-lieux pour développer des services aux populations et aux entreprises, des axes culturels ou touristiques par exemple. Il y a aussi des projets particulièrement innovants en matière d’ESS, où le citoyen se réapproprie des domaines plutôt préemptés par le privé. On a par exemple La Fumainerie, qui veut transformer l’assainissement en France pour avoir des toilettes sèches chez soi.


Vous pourriez nous expliquer comment se déroule le programme ?

Il dure en moyenne 12 mois avec des rendez-vous individuels qui ont lieu toutes les trois semaines avec un chargé d’accompagnement d’Atis, pour avancer les grandes dimensions du projet. Et un parcours collectif de formation et d’ateliers fait par des intervenants externes. Il peut aussi y avoir des prestations externes ponctuelles, juridiques ou fiscales, ainsi qu’une mise en réseau avec des partenaires pour certaines dimensions du projet.

Nous n’hébergeons pas les structures accompagnées, mais nous avons des partenariats sur le territoire, notamment une ruche à Bordeaux, et aussi des tiers-lieux pour accueillir les projets en formation ou les rendez-vous individuels. Le coût des programmes est pris en charge par les partenaires publics d’Atis, la Région Nouvelle-Aquitaine et d’autres collectivités locales selon les territoires, et quelques entreprises partenaires aussi. C’est donc gratuit pour les structures accompagnées.

Atis peut servir de tiers de confiance sur l’accès aux premiers financements en phase d’amorçage


Quels sont les principaux bénéfices que les entreprises retirent de leur accompagnement ?

D’abord une aide à la structuration de leur projet, et aussi elles intègrent une communauté qui facilite le pair à pair, ce qui peut être rassurant dans la phase d’émergence quand elles sont chez nous. L’accompagnement permet également aux entrepreneurs de monter en compétences dans les domaines où ils sont plus fragiles. L’accompagnement crédibilise aussi leur projet, et leur apporte un bon réseau, c’est ce qu’elles disent majoritairement.

Le taux de pérennité à trois ans des entreprises qu’on a accompagnées est de 85 %, mais on a beaucoup d’entreprises qui ont moins de trois ans. Selon moi, il faut passer le cap des cinq ans pour une entreprise de l’ESS pour que ce soit significatif. Avec la crise économique que nous traversons, il est difficile de dire ce qu’il en sera l’an prochain.


Quelles success stories voudriez-vous nous présenter ?

La première entreprise que nous avons accompagnée à sa création il y a dix ans est La Conciergerie solidaire, une entreprise d’insertion. Elle propose un service de conciergerie aux entreprises, à des tiers-lieux voire aux habitants d’un quartier. Originaire de Bordeaux, La Conciergerie solidaire est maintenant déployée sur plusieurs villes françaises et emploie 72 personnes qui étaient éloignées de l’emploi. Ils offrent un bouquet de services comme le repassage, paniers repas, garde d’enfants, etc.

En 2012 nous avons accompagné l’émergence d’Enercoop Aquitaine, au moment où Enercoop n’était pas encore structurée pour le faire en interne. C’était des citoyens et des personnes motivées par les énergies renouvelables que nous avons accompagnés vers la société coopérative d’intérêt collectif (SCIC).

J’ai moins d’exemples dans les autres territoires que la Gironde parce qu’ils sont très récents, mais sur Bordeaux, Box Eaty développe des consignes pour les restaurateurs qui font de la vente à emporter. On a accompagné cette jeune entreprise en 2018, elle a lancé son activité l’an dernier et aujourd’hui ils sont trois dans l’équipe.

Il y a un mouvement qui concerne les grandes entreprises, qui veulent être connectées au monde de l’innovation sociale


Voyez-vous des tendances se dessiner dans le cadre de votre activité ?

On observe l’augmentation continue de personnes qui veulent entreprendre dans un projet à impact qui a du sens. Sur la Gironde, il y a un effet très net dû au confinement, de personnes qui à la fin du 1er confinement ont voulu changer de vie. Je constate aussi une vraie attente des citoyens pour des circuits courts dans tous les domaines, l’énergie, l’alimentation, ce qui donne une voie aux entrepreneurs pour se lancer.

Il y a aussi un mouvement qui concerne les grosses entreprises, les grands groupes comme Vinci par exemple, qui veulent être connectés au monde de l’innovation sociale. Ils ne sont pas suffisamment agiles pour travailler eux-mêmes l’émergence de certaines solutions dont ils auront pourtant besoin demain pour continuer à exister en tant que grands groupes.

Il y a donc matière à faire grandir les innovations et à faire coopérer les acteurs pour être suffisamment forts face à ce monde qui, tout à coup, s’intéresse aux sujets de l’impact. En conséquence de quoi nous développons des partenariats avec des groupes comme Veolia.


Quelles sont vos enjeux actuels et vos perspectives ?

On veut déjà sécuriser les nouveaux programmes territoriaux en Dordogne et dans l’ex Poitou-Charentes, des territoires plus ruraux auxquels nos modes d’accompagnement s’adaptent. Au total on accompagne autour de 50 nouveaux projets par an avec cette nouvelle implantation territoriale. En Dordogne, avec Émergence Périgord, on vient de clôturer le 3ème appel à projets, avec 5 à 6 projets sélectionnés, et en Lot-et-Garonne, le 2ème appel à projets a été lancé pour 5 places disponibles.

Ensuite, on s’intéresse au changement d’échelle et à une meilleure diffusion des innovations qui ont fait leurs preuves. On accompagne ponctuellement des entrepreneurs sur des programmes nationaux ou en aidant l’implantation chez nous de solutions en provenance d’autres territoires. On voudrait, soit permettre aux projets qu’on a accompagnés d’accéder à des programmes nationaux de changement d’échelle, soit avoir un tel programme en intra-régional. La Nouvelle-Aquitaine est une grosse région c’est donc déjà une échelle territoriale intéressante.

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