En cette fin d’année 2020, Les Horizons a souhaité mettre un coup de projecteur sur des incubateurs et accélérateurs d’entreprises à impact social et environnemental.

 

Pour ce sixième chapitre, nous avons échangé avec Jérôme Schatzman, Directeur exécutif d’Antropia Essec, représentant historique des accélérateurs d’entreprises sociales créé par l’Essec Business School en 2008.



Les Horizons : Jérôme Schatzman, pouvez-vous nous raconter la genèse d’Antropia Essec ?

Jérôme Schatzman : L’histoire, c’est qu’en 2002 l’Essec a créé une Chaire Innovation et Entrepreneuriat social qui fait de la recherche et de l’enseignement. En 2008, la Chaire a eu envie de développer une activité d’accompagnement des entrepreneurs sociaux. C’est alors qu’elle a créé Antropia Essec.

L’objectif était d’élargir les publics et de s’adresser à des entrepreneurs venant de tous horizons. Et notre raison d’être, c’est de renforcer la capacité à agir : former, outiller, équiper des entrepreneurs sociaux pour qu’ils puissent maximiser leur impact social


Comment identifiez-vous vos spécificités ?

En 2008 il y avait très peu d’offres d’accompagnement. Notre particularité c’est qu’on était dans les premiers. On aime bien être pionnier, c’est une de nos spécificités. Et on se définit comme un accélérateur et pas un incubateur, parce qu’on mène des projets d’accompagnement sur tous les stades de maturité des entreprises et pas seulement au démarrage.

On a des programmes d’incubation, de démarrage, d’amorçage, mais également des programmes de changement d’échelle. Une autre de nos spécificités, c’est que nous sommes adossés à une institution académique, l’Essec, d’où notre nom. Ça nous donne accès à des ressources professorales, à des étudiants qui peuvent intervenir dans l’accompagnement pour des stages ou des missions ponctuelles.

Enfin, notre recrutement est national, et nos programmes peuvent être suivis partout en France, en particulier celui dédié au changement d’échelle. Et depuis le début les programmes sont ouverts à tout le monde, sans conditions de diplôme, d’âge, il n’y a pas de profil-type. Ce n’est donc pas un accélérateur réservé aux étudiants de l’Essec.

On reste ouvert à toute sorte d’entreprise, qu’elle soit lucrative ou pas, car ce qui compte, c’est l’impact et pas le statut


Quels programmes souhaitez-vous nous présenter plus particulièrement ?

Les programmes de changement d’échelle, qu’on appelle Scale-up, existent depuis 9 ans et ont été scindés en deux, un pour les entreprises et un autre pour les associations. Ils s’adressent à des structures qui ont 4 à 5 ans d’existence, qui ont assis un modèle économique et social et qui veulent décupler leur impact social. Ces programmes sont emblématiques pour nous car, aujourd’hui, il y a beaucoup de programmes sur l’émergence mais beaucoup moins sur le changement d’échelle. Nous avons de très belles réussites sur ce programme qui permet à l’entrepreneur d’établir sa stratégie de changement d’échelle.

Notre programme Size-up est dédié à la mise en place d’une évaluation d’impact. C’est spécifique, d’autant que nous avons un laboratoire sur la mesure de l’impact social au sein de l’activité de la Chaire. Le programme Implantation 95 a été mis en place en partenariat avec le Département du Val-d’Oise pour accompagner trois structures chaque année dans le développement de leur activité et de leur impact au bénéfice des habitants du territoire. Ça fait partie de l’ancrage territorial de l’Essec, situé à Cergy depuis 30 ans.


Quel est le point commun des entreprises que vous accompagnez ?

Elles sont toutes vraiment orientées « impact first » car pour nous, peu importe le statut juridique, nous devons d’abord sentir que la volonté de générer de l’impact est la locomotive de l’entreprise. Quel que soit le programme, c’est ce qui va les caractériser, ainsi que leur potentiel d’impact.

On sélectionne beaucoup sur la posture de l’entrepreneur à accepter d’être accompagné et d’être dans une posture d’écoute. Bien entendu, leur modèle économique doit être viable et pérenne. Mais on reste ouvert à toute sorte d’entreprise, qu’elle soit lucrative ou pas, car ce qui compte c’est l’impact et pas le statut.

Nous souhaitons développer une offre pour accompagner tous les entrepreneurs, qui se veulent sociaux ou pas, dans leur transition écologique et solidaire


Quels bénéfices les entreprises retirent-elles de leur passage à Antropia Essec ?

On leur permet déjà de prendre du recul sur leur activité, du temps pour réfléchir, faire un pas de côté, avoir une vision stratégique, ce qui n’est pas si simple. On leur donne accès à des compétences pointues, techniques, sur le réseau Essec et au-delà.

Ces programmes leur donnent aussi de la visibilité grâce au label Antropia Essec, reconnu par des partenaires, des financeurs, des clients potentiels ou des talents qui vont rejoindre les entreprises.

Le dernier point c’est la communauté Antropia Essec, avec bientôt 300 structures accompagnées, plus les accompagnateurs stratégiques et les partenaires, qui peuvent donner un coup de main à un moment donné, apporter un éclairage ou un témoignage.


Comment se déroulent vos programmes ?

Notre spécificité sur ce point, c’est qu’on accompagne par promotion, à raison d’une par an. On lance l’appel à candidature en février et on intègre la promotion en été. Le programme dure de six mois à un an, de août à soit mars soit juin selon le programme. Sur chaque programme on a un nombre de lauréats, par exemple sur Scale up entreprise il y en a six chaque année alors que sur Implantation 95 on en a trois. Nous croyons au collectif et on pense qu’il y a quelque chose qui se passe entre entrepreneurs dans une promotion, au-delà de ce que nous apportons.


Et les entreprises peuvent suivre plusieurs de vos programmes

Absolument, pas forcément immédiatement à la suite, mais certaines entreprises accueillies en Scale up avaient été accompagnées comme startups sur le programme d’émergence trois ou quatre ans auparavant.

On constate que les questions environnementales prennent de plus en plus d’ampleur, en particulier l’économie circulaire


Pouvez-vous nous raconter quelques success stories ?

Une que j’aime beaucoup c’est le Refugee Food Festival, un projet né en 2016 de l’association Food Sweet Food. Les deux co-fondateurs sont passés par notre programme Start Up en 2017. L’objectif est de travailler sur l’insertion et la perception qu’on peut avoir des réfugiés. Dans différentes villes d’une vingtaine de pays, des restaurants partenaires accueillent des réfugiés pendant une semaine pour avoir une carte à quatre mains inspirée de la cuisine du pays d’où vient le réfugié. C’est de l’événementiel culinaire complété par un service traiteurs, et une entreprise d’insertion avec une résidence au Ground Control, des formations qualifiantes en cuisine, des cours de français et de l’accompagnement social individuel.

J’aime beaucoup aussi RecycLivre, qui a fait le programme Scale Up en 2013. L’idée est de proposer des solutions de collecte de livres dont on veut se débarrasser et les mettre en vente pour leur offrir une deuxième vie. Il y a en parallèle un système où RecycLivre reverse 10 % de ses revenus à des associations écologiques et de lutte contre l’illettrisme. L’entreprise est présente dans sept villes en France et aussi à Madrid. Tout est digitalisé et ça s’est très bien développé.

Je vous en présente une dernière, mais il y en a plein d’autres. C’est Alenvi, une entreprise solidaire d’utilité sociale créée en 2016 et passée par notre programme Scale Up en 2018. Leur idée c’est d’humaniser l’accompagnement des personnes âgées en valorisant les auxiliaires de vie qui les accompagnent au quotidien. Ils sont implantés en Île-de-France et à Lyon, et ont récemment levé 1,1 million d’euros pour se développer dans d’autres régions, investir dans la technologie et la formation.


Vous qui êtes en contact avec plein de jeunes entrepreneurs, voyez-vous des tendances se dessiner dans votre périmètre d’activité ?

On constate que les questions environnementales prennent de plus en plus d’ampleur, et en particulier l’économie circulaire. Le sujet monte dans les préoccupations, alors qu’il y a dix ans on avait beaucoup plus de projets sur le social. Aujourd’hui, les deux s’équilibrent, entre le social et l’environnemental. Le sujet des réfugiés a été fort avec les crises migratoires, car les tendances suivent l’actualité. Une autre tendance c’est l’explosion des technologies, la place des données, des datas dans les projets. Chaque année on a de plus en plus de projets qui font appel à une démarche Tech.

On pense que l’innovation sociale peut être un lien entre les peuples de tous les pays


Pouvez-vous nous parler de vos projets à court et moyen terme ?

Avec toute l’expérience qu’on a accumulée sur l’entrepreneuriat social, nous souhaitons développer une offre pour accompagner tous les entrepreneurs, qui se veulent sociaux ou pas, dans leur transition écologique et solidaire. Au niveau de l’Essec, l’établissement a inclus dans sa stratégie sa propre transition écologique et solidaire. On pense qu’il y a un gros réservoir d’impact si toutes les PME de France font leur aggiornamento. Notre savoir-faire est de travailler en promotion, alors on pourrait prendre plusieurs entreprises d’un même secteur ou d’un même territoire. On doit trouver le modèle économique de cette offre, pour la lancer en 2021.

En complément, l’international est une dimension importante, nous devons savoir travailler avec d’autres partenaires européens, faire vivre l’idée d’Europe, travailler avec des Turcs et des Américains. Car nous vivons une période de relations internationales troubles et on pense que l’innovation sociale peut être un lien entre les peuples de tous les pays. C’est un centre d’intérêt qui permet d’œuvrer pour des relations apaisées.

Le sujet c’est que l’entrepreneuriat social devienne la norme, pour qu’il n’y ait plus une seule entreprise qui ne se pose pas la question de son impact social et environnemental. La crise sanitaire ne fait que renforcer ce que l’ont dit depuis des années. Tout le monde peut s’y mettre et tout le monde peut avoir un impact.

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