Selon le rapport de Patrick Lévy-Waitz, si aucune étude à ce jour ne le démontre scientifiquement, la grande majorité des tiers-lieux estiment qu’ils ont un impact environnemental positif. Et pour cause, ces lieux alternatifs encouragent une réduction des mobilités en proposant des espaces où il est possible de télétravailler, ils encouragent en leur sein des pratiques écoresponsables, ils participent à la réutilisation de lieux en déshérence et développent de nouveaux modes de production, de consommation et d’usages (circuit-court, réemploi, prêt…).

Certains font même le choix de mettre l’écologie au cœur de leur mission. Ainsi sans doute il y a-t-il dans ces lieux un exemple à suivre et à soutenir pour repenser notre impact sur le monde vers davantage de durabilité.


Quand les tiers-lieux viennent redonner vie à des espaces abandonnés

Les tiers-lieux peuvent s’inscrire dans une démarche écologique dès leurs prémices. En effet, selon Stéphane Vatinel, directeur de l’agence Sinny&Ooko, un projet de tiers-lieu réunis trois variables essentielles : un collectif de personnes ; qui ont une envie commune de partager et proposer des communs ; et de les intégrer au sein d’un lieu. Le choix du lieu dans lequel va pouvoir s’incarner le tiers-lieu est donc une des étapes prémonitoires au projet et ce choix peut d’ores et déjà porter des valeurs écologiques.

En l’occurrence, nombreux sont les tiers-lieux qui choisissent de redonner de l’usage à des lieux abandonnés plutôt qu’utiliser des terres qui ont jusque là échappé à l’artificialisation. Si cette pratique de réhabilitation est bien souvent le fait premier d’un territoire qui souhaite revaloriser un lieu porteur d’histoire, elle s’inscrit aussi dans une logique d’urbanisme circulaire qui vise à préserver les terres cultivables de l’artificialisation en reconstruisant la ville sur la ville.

L’Oasis21 prend place dans d’anciens bureaux de la Villette abandonnés et réemplois les ressources déjà sur place, le tout avec une démarche de matériaux entièrement biosourcés.


Cette initiative, prend forme notamment dans différentes métropoles françaises à l’image de l’Espace Darwin à Bordeaux ou de l’Oasis21 à Paris. Lancé par l’association Colibris en 2017, ce dernier est un espace de coworking qui se destine à accueillir des organisations écologiques et citoyennes et qui s’est installé dans un bâtiment qui depuis maintenant plusieurs années regroupaient d’anciens bureaux de la Villette, totalement abandonnés. Les porteurs du projet ont travaillé pour valoriser au mieux les ressources déjà sur place, en les réemployant sur leur chantier (radiateurs, châssis vitrés…) ou sur d’autres chantiers écologiques. Le tout, avec une démarche de matériaux entièrement biosourcés en France et en Europe et une réflexion poussée sur la thermique du bâtiment.

C’est aussi le cas des Riverains Auxerre. Ce tiers-lieu aux multiples facettes, à la fois Fab Lab, ressourcerie, espace de coworking, jardin partagé, bar associatif, est un tiers-lieu open-source, dédié à l’expérimentation et à l’appropriation des nouveaux usages numériques citoyens et des usages éco-responsables. Il a élu domicile dans un espace vacant en gare. L’aménagement spatial et les bureaux ont été réalisés avec des matériaux de réemploi : des fenêtres et des panneaux de bois ont été récupérés parmi les déchets d’industries locales pour construire deux bureaux isolés et surélevés. Le mobilier a également été entièrement récupéré dans les stocks inutilisés de différents services et institutions publiques.

La création de ce tiers-lieu a aussi permis la structuration de la recyclerie “Au bonheur des chutes”. Depuis son installation dans le tiers-lieu, l’association a développé plusieurs projets avec des industriels, des commerces et la collectivité, pour réintégrer des déchets industriels dans le processus de création d’objets et de mobiliers urbains. Ainsi, ces lieux, de par leur fonctionnement et les usages qui s’y développent, encouragent les pratiques éco-responsables.

La Cité Fertile est un tiers-lieu écoresponsable installé à Pantin, dans une ancienne gare de marchandises SNCF © Adrien Roux


Sensibiliser les publics aux pratiques écoresponsables

Recyclage, récupération des eaux de pluies, ateliers de réparation, alimentation durable, les tiers-lieux, de par la multiplicité d’usages et d’activités qui s’y créent ont l’opportunité de sensibiliser les publics qu’ils accueillent à des pratiques vertueuses pour l’environnement. De la sorte, ils s’inscrivent dans leur territoire de façon respectueuse en minimisant leur impact et jouent également un rôle d’école des bonnes pratiques qui montre l’exemple pour que les différents visiteurs du lieu puissent par la suite se réapproprier les pratiques qu’ils y ont découvert.

Les-tiers lieux parisiens de Sinny&Ooko tels que la Cité Fertile, la REcyclerie ou encore le Pavillon des Canaux, illustrent bien la démarche écoresponsable qu’il est possible de retrouver au sein des tiers-lieux. Cet engagement passe aussi bien par une programmation d’événements de sensibilisation à l’écologie que par une carte composée de produits locaux et de saison en passant par la récupération des eaux de pluies et la mise à disposition de toilettes sèches.

Près de 70% des darwiniens affirment exporter les éco-gestes appris au bureau.

Enquête de 2015 sur l’évolution des usages responsables à Darwin


A la REcyclerie et à la Cité Fertile, deux tiers-lieux emblématiques de Sinny&Ooko, se sont 252 événements de sensibilisation qui ont été proposés au public et qui ont attiré 2 275 personnes. Entre visites guidées gratuites, ateliers autour de l’agriculture urbaine, du jardinage, du potager, du bricolage et de la réparation, ces tiers-lieux proposent une sensibilisation variée autour des pratiques éco-responsables.

Conscient que la sensibilisation passe aussi par les pratiques du lieu, les tiers-lieux de Sinny&Ooko s’appliquent à proposer une alimentation durable ainsi qu’une gestion des déchets la plus responsable possible. Au Pavillon des Canaux par exemple, 99% des légumes et fruits qui y sont proposés sont de saison, 60% sont bios et 81% responsables (achat local et/ou artisanal et/ou agriculture raisonnée non labelisée).

Côté déchets, les tiers-lieux de Sinny&Ooko s’inscrivent dans une démarche d’économie circulaire. Au total, grâce au compostage, à la revalorisation des déchets et à l’utilisation de bouteilles en verre consignées et de contenants réutilisés, ils ont permis d’économiser 20,677 tonnes de déchets en 2020.

La Cité Fertile permet l’économie de 430 000 litres d’eau potable grâce à l’installation de ses toilettes sèches.


En outre, au milieu des espaces végétalisés de ces tiers-lieux, on peut retrouver des récupérateurs d’eau de pluie. A la REcyclerie par exemple, ils sont au nombre de 4 pouvant contenir chacun 1 000 litres d’eau ce qui représente une autonomie de 2 à 2,5 mois par an en prenant en compte une consommation de 100L au m2.

Enfin, s’ils favorisent des pratiques de consommation responsable, ces lieux permettent aussi d’expérimenter de nouvelles formes de production et représentent des initiatives intéressantes pour ramener une production locale et durable au cœur des territoires. La Cité Fertile par exemple, expérimente sur son hectare de terrain des pratiques d’agroécologie qui pourront être pérennisées au sein du futur écoquartier qui prendra place sur ce territoire en 2022. Ainsi par exemple, les nuisibles ne sont pas repoussés à base de pesticides mais grâce à une grande diversité de plantes, d’arbres et de buissons qui permettent d’abriter des oiseaux, libellules, coccinelles ou chauves-souris qui par leur activité limitent la prolifération des insectes.

La toiture photovoltaïque de 480m2 en auto-consommation de l’Espace Darwin (100.000 kWh annuels produits) lui permet de rendre ses commerces (restaurant et épicerie 100% bio) autonomes en énergie électrique © Darwin.camp


Ramener une production locale et durable au cœur des territoires

En contribuant à développer des activités de proximité, ces espaces permettent l’élaboration de nouveaux modes de production ainsi que de nouveaux usages. Ces lieux sont idéals pour accueillir des circuits-courts, d’autant plus qu’ils sont bien souvent des lieux multi-services qui permettent ainsi de donner de la visibilité aux producteurs locaux à côté du service de poste ou de l’espace de coworking par exemple. Ainsi, il n’est pas étonnant de retrouver les producteurs locaux dans les conciergeries rurales proposées par Comptoir de Campagne. Et faciliter l’accès à une production locale représente les prémices d’une alimentation saine. Dans sa mesure d’impact Comptoir de Campagne révèle notamment que sur les 91 interrogés, 34 révèlent avoir modifié leurs habitudes de consommation vers des produits locaux grâce à la présence d’un Comptoir dans leur village.

L’émergence des Fab Labs reflète bien cette transition vers de nouveaux usages et modes de production. En effet, en mettant au cœur de leur fonctionnement l’échange de compétences et la mutualisation de matériels parfois hautement technologiques tels que des imprimantes 3D, ces lieux permettent de nouveaux modes de production. Une production à la demande, qui peut être personnalisée en fonction des envies de chacun. Ainsi, ces lieux contribuent à la décentralisation de la production et par conséquent à une production plus raisonnée puisque répondant à un besoin direct.

Car l’enjeu est d’autant plus grand que la transition agricole suppose aussi de relocaliser la production elle-même au même endroit que la consommation à l’image des jardiniers de Paris qui cultivaient des terrains en pleine ville pour produire les denrées qu’ils vendaient directement aux Halles. Cette pratique refait son apparition depuis quelques années avec les jardins partagés et autres projets de maraîchages urbains.

L’intérêt de l’agriculture urbaine repose davantage dans l’approche pédagogique quand dans une fin spécifiquement et exclusivement nourricière.


Cette agriculture urbaine est notamment défendue par l’association Zone-Ah! Pour ce faire, elle accompagne la création de tiers-lieux dédiés aux expérimentations d’agriculture urbaine partout en France telles que l’aquaponie ou la houblonnière urbaine par exemple. Cet accompagnement passe par des workshops, de la formation mais aussi une mise en réseau afin de favoriser les synergies entre les porteurs de projets et entrepreneurs désireux de mettre en avant l’agriculture et la biodiversité dans les agglomérations françaises.

Face à une agriculture urbaine réellement en vogue, cet exemple n’est pas isolé. Cependant, la demande étant telle et les zones urbaines manquant de terres cultivables, une agriculture urbaine ne peut servir à des fins spécifiquement et exclusivement nourricières. L’intérêt de telles initiatives réside davantage dans l’approche pédagogique, afin de proposer des expériences permettant de reconnecter les habitants avec la nature et de les sensibiliser à la protection du vivant, à l’agriculture et à l’alimentation durable. Cependant, coordonnée à un maraîchage de proximité dans les zones périurbaines, l’agriculture urbaine est une piste intéressante pour repenser l’alimentation des villes vers des pratiques plus locales.

Fab Lab Darwin
Les Sauvages, Espace Darwin à Bordeaux © Remi Bedora


Relocaliser le maraîchage de proximité dans les zones périurbaines

Car les tiers-lieux sont aussi l’occasion de relocaliser le maraîchage de proximité dans les zones périurbaines et ce avec un double avantage : ces zones bénéficient davantage de terres cultivables que les zones urbaines et peuvent donc contribuer à l’autonomie alimentaire de celles-ci tout en étant redynamisées par cette activité de production.

C’est toute l’ambition du 100e Singe. Ce lieu situé dans la zone périurbaine de Toulouse, mi-bureau, mi-ferme a la particularité de proposer un espace test agricole. Une ferme en maraîchage permaculturel et 9 hectares de champs permettent à des porteurs de projets dans l’agriculture de tester la viabilité économique pour s’implanter en périphérie sur petite surface.

Si on ne crée pas de modèles de résilience agricole dans les zones périurbaines, on risque d’empêcher à terme de ravitailler les grandes villes.

Amandine Largeaud, membre du collectif du 100e Singe


Et c’est notamment ce constat qui a mené au projet du 100e Singe en 2017. A côté d’un espace de coworking, on y trouve une micro-ferme en maraîchage qui répond à une logique d’agroécologie. Tout l’enjeu étant de relocaliser la production agricole en montrant aux agriculteurs qu’une activité dans ces zones périphériques, même si elle se fait sur de plus petites surfaces qu’en zone rurale, reste viable économiquement.

Ainsi, les 9 hectares du 100e Singe sont attribués par parcelles individuelles de 5 000m² à des entrepreneurs agricoles à l’essai afin qu’ils puissent y monter leur projet. Pendant une période pouvant aller jusqu’à 3 ans, le 100e Singe met à disposition le foncier, l’outillage, le lieu de travail et un accompagnement pour permettre à de nouveaux agriculteurs de venir faire leurs armes sans prise de risque et sans avoir à investir lourdement. Un véritable outil qui cherche à donner la possibilité à de néo-agriculteurs de s’insérer dans les territoires périurbains et de créer une véritable ceinture verte tout autour de la métropole toulousaine.

100e Singe
Le collectif du 100e singe vise notamment à donner un terrain d’expérimentation aux néo-paysans. © Florent Duchêne / Le 100e singe


Une implication des pouvoirs publics pour passer à l’échelle supérieure ?

Ainsi, conscients du rôle qu’ils peuvent jouer dans la transition écologique, de plus en plus de tiers-lieux se développent avec cette envie de mettre l’écologie au cœur de leurs missions. Par exemple, 54% des futurs tiers-lieux accompagnés par Sinny&Ooko et qui vont voir le jour dans les prochaines années seront principalement dédiés à la transition écologique. Ces futurs lieux vont notamment toucher 730 000 habitant.es et créer 75 à 100 emplois c’est-à-dire autant de publics potentiels qui pourront être sensibilisés aux enjeux écologiques grâce à la présence de ces lieux.

Et cette capacité des tiers-lieux à mettre la transition écologique au coeur de leur développement intrigue les acteurs des territoires. Selon la mesure d’impact de Sinny&Ooko, 100 professionnels ont visité la Cité Fertile ou la REcyclerie en 2020 dont 10 communes ou métropoles. Parmi les sujets d’intérêt de ces acteurs on retrouvait notamment la question de l’impact des tiers-lieux à vocation environnementale dans la sensibilisation des publics et la mise en avant de solutions mais aussi la question de l’agriculture urbaine et la protection de la biodiversité et plus généralement les bénéfices de la nature en ville.

54% des futurs tiers-lieux accompagnés par Sinny&Ooko et qui vont voir le jour dans les prochaines années seront principalement dédiés à la transition écologique.

Mesure d’impact Sinny&Ooko 2020


Et c’est tant mieux si les pouvoirs publics commencent à s’intéresser à ces lieux. Car sur certaines problématiques environnementales plus larges telles que le recours massif à la voiture individuelle dans les villes moyennes ou la consommation énergivore du bâti ancien, les tiers-lieux peinent parfois à apporter des réponses suffisantes tant ces questions dépendent d’orientations politiques à plus grandes échelles.

En effet, selon l’étude « Mille Lieux : objectiver l’impact des tiers-lieux sur les territoires » de la Banque des territoires, les tiers-lieux dépendent d’infrastructures plus globales et notamment d’infrastructures de transport sur lesquelles ils n’ont pas d’influence. Par exemple, ces lieux ne font pas exception en ce qui concerne le recours massif à la voiture individuelle et ce notamment car ils ne sont que rarement implantés durablement dans les centres urbains denses. De plus, les porteurs de tiers-lieux héritent parfois de sites assez anciens et ont besoin d’être mieux accompagnés pour réhabiliter et aménager leurs espaces de manière soutenable et durable.

Ainsi, ces lieux, en mettant l’écologie au cœur de leurs missions et par les différents publics qui y sont brassés ont un réel rôle à jouer dans la transition écologie. Si ce rôle concerne essentiellement la sensibilisation de ces publics et l’intégration respectueuse de ces lieux dans leur territoire, il pourrait, avec le soutien des pouvoirs publics être davantage décisif dans l’orientation de notre économie.

Visuel d’entrée : Magasin General, Espace Darwin à Bordeaux © David Sanchez