Les tiers-lieux en milieu urbain se structurent presque toujours autour de nouvelles formes de travail (espaces de coworking, fablab, repair café, etc.). Pour autant, leur rôle et leur utilité n’est pas la même dans les territoires ruraux où ils répondent à des besoins plus spécifiques : renforcement du lien social, accessibilité de certains produits ou service, interconnexion avec les autres territoires, renouvellement de l’attractivité, etc.

Dans nos villages, les tiers-lieux sont ainsi davantage considérés comme des outils au service du développement local. Leur fonctionnement, et surtout leur pérennité économique, dépend ainsi beaucoup plus de partenariats multipartites engageant souvent la ou les communes concernées. Ils représentent également une chance pour le développement de ces territoires et la lutte contre l’enclavement des petites communes.

Tiers-lieu rural


Recréer du lien dans les lieux isolés, un facteur d’attractivité

Bien souvent, le tiers-lieu rural se présente donc comme une réponse à une recherche de lien social. Il permet en effet à ses usagers d’échanger et de participer à des animations et événements là où cela n’aurait pas pu être possible avant, faute de lieu ouvert et adéquat. D’autant plus dans les petits villages, et ils sont nombreux. On rappelle que 71% des communes françaises comptent aujourd’hui moins de 1 000 habitants.

Avec l’initiative 1 000 cafés, le Groupe SOS souhaite par exemple contribuer à la revitalisation des communes rurales en ouvrant ou en reprenant 1 000 lieux de convivialité parmi les communes de moins de 3 500 habitant-es qui n’ont plus de café ou qui risquent de les perdre. Une manière de proposer aussi des lieux multi-services adaptés aux besoins exprimés par les habitant-es (dépôt de pain, épicerie, relais poste, point presse, points d’accès numériques, programmation culturelle…).

Alors que plus de 30% de la population française vit dans des communes de moins de 3 500 habitants, 60% de ces communes ne disposent plus d’aucun commerce.

Groupe SOS



En permettant le renouvellement de l’activité sociale et économique de nos villages, le tiers-lieu rural est donc aussi un facteur d’attractivité pour les urbains, désireux d’un cadre de vie plus reculé de l’effervescence de la ville mais dans lequel on retrouve tout de même un dynamisme créateur de lien sociaux et d’activités en tout genre.

Car toutes les enquêtes et sondages récents le montrent : près de deux tiers des français se disent attirés par ce mode de vie. Grâce aux tiers-lieux ruraux, les nouveaux arrivants peuvent y rencontrer les population établies depuis plus longtemps et ainsi s’intégrer et s’investir à leur tour dans le rayonnement du territoire.

Ainsi, selon la mesure d’impact réalisée par l’entreprise Comptoir de Campagne, 90% des interrogés (habitants, commerçants, acheteurs, élus locaux, associés de l’entreprise) considèrent que les conciergeries rurales multi-services que l’entreprise propose permettent le maintien et le renforcement du lien social entre les habitants.

Mais au-delà, ces lieux permettent aussi de faire revenir dans les zones rurales et les villages des services essentiels qui ont petit à petit disparus de nos campagnes au profit de la métropolisation du territoire. C’est aussi là que les tiers-lieux sont une change pour revitaliser les petites communes.

80% des interrogés considèrent que les conciergeries multiservices permettent de réduire la fracture territoriale entre le village et le bourg grâce à un accès facilité à des produits et services du quotidien.

Comptoir de Campagne


Des lieux multiservices comme réponse à la fuite des commerces

La question des services rendus au public est un champ d’innovation pour les tiers-lieux ruraux, là où ces territoires ont souvent souffert du recul voire de la disparition de nombreux services publics et de commerces. L’accueil, au sein d’un lieu unique, de différents services permet de leur donner une plus grande visibilité et de générer une nouvelle dynamique à l’échelle d’un territoire.

Par exemple, accueillir sous un même toit un service de poste mais aussi une épicerie locale permettra aux utilisateurs dans le besoin de poster une lettre de découvrir ce que proposent les producteurs locaux.

Cette possibilité donnée aux utilisateurs de répondre à plusieurs de leurs besoins au sein d’un même lieu est aussi une opportunité pour les gérants de ces espaces de repenser leur rôle, de diversifier leur offre tout en comprimant leurs coûts par le regroupement de différents chiffres d’affaire sous le même toit.

Cette innovation de lieux multiservices c’est par exemple ce que propose Comptoir de Campagne. Avec ses 10 conciergeries rurales ouvertes sur trois départements, cette startup lyonnaise développe un modèle de commerce multiservices physiques et connectés pour ramener des services de proximité (épicerie locale, bistrot, poste, pressing, cordonnerie…) au cœur des villages de plus de 800 habitants.

“Les villages concernés par l’installation de comptoirs sont principalement des villages péri-urbains situés à une quinzaine de kilomètres des villes moyennes de 15 000 habitants car ce sont ces espaces, plus que les territoires très isolés, qui ont le plus souffert de la fuite des commerces face à l’exode rurale amorcée dans les années 1970 et le développement des grands centres commerciaux dans les années 1990” nous explique Pierre Cohin, responsable marketing chez Comptoir de Campagne.

Dans sa mesure d’impact, Comptoir de Campagne révèle notamment que 80% des personnes interrogées considèrent que les comptoirs contribuent à réduire la fracture territoriale entre le village et le bourg en permettant un accès facilité à des produits et services du quotidien.

Comptoir de Boisset-St-Priest
Comptoir de Boisset-St-Priest (42)


Des nouvelles interactions entre milieux ruraux et milieux urbains

Au-delà de ces apports, les tiers-lieux ruraux peuvent également jouer un rôle d’expérimentation et de préfiguration de ce qu’ils pourraient devenir demain. Le tiers-lieu l’Hermitage, par exemple, situé en zone rurale à proximité de Compiègne et de Soissons, et à une heure de la capitale, s’inscrit dans la volonté de répondre à de grands enjeux de société tels que la question de l’alimentation de proximité, de l’agroécologie ou de la transition énergétique tout en recréant du lien entre villes et campagnes.

Partant du constat que les grandes villes sont loin d’être autosuffisantes, le tiers-lieu compte valoriser ses 4 hectares de terre agricole et 20 hectares de forêt privée pour contribuer à l’approvisionnement des territoires voisins et faire émerger de nouvelles solidarités entre territoires ruraux et urbains. Par ailleurs, les acteurs de ce tiers-lieu ont pu constater que les capacités d’innovation gagneraient à également se déployer dans des territoires moins denses, qui peuvent présenter une qualité de travail et de relation différente de ce qui existe en milieu urbain.

Enfin, la crise sanitaire aura eu pour conséquence d’accélérer le développement des pratiques de télétravail. Ainsi, une nouvelle interaction entre la ville et la campagne pourrait reposer dans le fait que de plus en plus d’individus vont pouvoir faire le choix de s’installer à la campagne pour y travailler à distance.

La politique d’accueil des télétravailleurs du Pays de Murat, au coût déclaré de 500 000€, a permis de dégager 1,2 million d’euros qui ont ensuite été réinjectés dans le territoire.

Etude réalisée par Argo&Siloe, OPC et Ocalia94



Alors que les espaces de coworking se multiplient en milieu urbain, il est d’autant plus important de pouvoir offrir ce service aux travailleurs domiciliés en milieux ruraux. Des tiers-lieux orientés vers le coworking rural seraient donc un moyen d’attirer les télétravailleurs, de permettre les échanges informels propices au développement d’idées et de projets mais aussi de permettre aux commerciaux et petites entreprises aux alentours de voir une augmentation de leur fréquentation et de créer de nouveaux emplois sur le territoire.

Comptoir de Campagne
Comptoir de Boisset-St-Priest (42)


Par exemple, selon La Mission Coworking, Faire ensemble pour mieux vivre ensemble, la politique d’accueil des télétravailleurs du Pays de Murat engagée depuis 2007 a eu de nombreux bénéfices sur le développement du territoire. Selon l’étude réalisée par Argo&Siloe, OPC et Ocalia94, cette politique a permis l’installation de 52 nouveaux arrivants et la création de 25 emplois directs grâce au tiers-lieu ainsi que 14 emplois indirects et 12 emplois induits.

Conscient de ce nouveau besoin des territoires ruraux, Comptoir de Campagne souhaite développer son offre en proposant d’ici la fin de l’année son premier comptoir disposant d’un espace de co-working adapté au milieu rural, dans le village de Saint-Étienne-le-Molard.

Les tiers lieux reposent sur une forte mobilisation bénévole et se professionnalisent dès lors qu’ils s’hybrident.

Mélissa Gentile, assistante de projets pour la Coopérative Tiers-Lieux


Entre vente de prestations et subsides publics : un modèle économique hybride pour atteindre l’équilibre

Bien souvent, les recettes financières les plus évidentes d’un tiers-lieu sont de nature locative. C’est le cas de l’Hermitage notamment qui peut accueillir jusqu’à 80 résidents et offre de multiples salles, ateliers, garages. Il permet ainsi d’accueillir des événements écoresponsables comme des séminaires ou encore des sessions de team building pour des entreprises qui souhaiteraient s’orienter vers un modèle durable mais aussi une cuisine bio et locale, le tout pour 150 euros pour deux jours, nuit et repas compris.

Cette location d’espaces, combinée à d’autres activités peut ainsi permettre aux tiers-lieux de diversifier leurs sources de revenus. Cependant, alors que les tiers-lieux en milieu rural se retrouvent généralement confrontés à l’absence de modèle économique viable pour des acteurs privés et à des ressources restreintes, des subventions complémentaires des collectivités sont souvent nécessaires pour équilibrer le modèle.

Pour perdurer dans le temps, les tiers-lieux façonnent le modèle économique qui leur convient, entre vente de prestations et subsides publics, dès lors qu’ils interviennent sur des activités qui relèvent de l’intérêt général.

Mélissa Gentile, assistante de projets pour la Coopérative Tiers-Lieux



En ce qui concerne par exemple le Village Factory, un espace de coworking et tiers-lieu numérique, la mairie d’Asnières-sur-Vègre met à disposition du tiers-lieu les locaux situés dans l’ancienne école. Si les frais nécessaires au chauffage du bâtiment et à sa rénovation énergétique sont à la charge du lieu, cette contribution permet tout de même de venir soulager les charges de celui-ci.

Ainsi, les tiers-lieux ruraux doivent appuyer leur développement mais aussi leur pérennisation sur des modèles hybrides, dans lesquels plusieurs acteurs, privés et publics, peuvent venir contribuer au financement en contrepartie de services rendus par le tiers-lieu. Car les tiers-lieux, par leur activité, sont sources d’externalités positives pour le territoire (attractivité, dynamisme, développement économique, innovations…) et contribuent donc au bien commun.

L’Hermitage traduit bien cette hybridation. La stabilité de son modèle repose aujourd’hui sur trois piliers : une SCI (société civile immobilière) aux nombreux associés, tous propriétaires du site ; une SAS pour pouvoir accueillir des organisations de tout type (entreprises, associations, administrations publics, etc) mais aussi des particuliers ; et enfin, une association à but non lucratif, garante de la vision et de la cohérence du modèle de l’Hermitage.