En 2016, Camille Azoulai et Adrien Decastille créent Funky Veggie, une marque de produits alimentaires à base de protéines végétales. Une manière d’agir concrètement sur le développement d’une alimentation saine et naturelle, et d’avoir un impact réel sur des sujets sanitaires et environnementaux. Alors que l’alimentation reste un sujet clivant en société, nous revenons dans cette interview sur les débuts de cette aventure entrepreneuriale et quelques moments qui ont jalonné ce saut « dans le grand bain » de l’entrepreneuriat.

Camille Azoulay


Les Horizons : Camille, si on remonte un peu dans le temps, qu’est-ce qui t’amène à vouloir devenir entrepreneure ?

Camille Azoulai : Je ne me destinais pas forcément à être entrepreneure en fait. En tout cas pas de sitôt. Pendant mes études à Sciences Po Paris je suis partie en échange universitaire à Hong-Kong. Là-bas, en voyageant, j’ai eu une grosse prise de conscience sur l’impact de nos modes d’alimentation et sur l’urgence qu’il y a à faire évoluer nos modes de consommation et d’alimentation. Au début, j’ai donc décidé de changer mes propres habitudes et, pendant deux ans, j’ai notamment été une vegan « jusqu’au-boutiste« .

Et puis je me suis rendu compte que c’était une impasse. Parce qu’on a besoin de rassembler les gens pour faire évoluer nos pratiques. Et le mot vegan était à l’époque très connoté et plutôt mal vu. Donc, la question que je me suis posé c’est : « comment faire pour embarquer une majorité de personnes vers des pratiques meilleures pour la santé et la planète, mais sans changer radicalement nos modes de consommation ? » Ensuite, l’idée à germé et j’ai commencé à y réfléchir sérieusement.


Comment est-ce qu’on passe de l’idée au grand saut dans l’inconnu ?

Quand j’étais en première année de Master, je suivais un cours d’entrepreneuriat et j’en profitais pour travailler sur le projet, un peu pour moi, un peu comme un hobby, mais sans forcément penser que j’allais monter ma boîte par la suite. Durant cette période j’ai participé à plusieurs startups weekend, qui sont des sortes de marathon entrepreneuriaux.

Il y en a un qui a été un fiasco total. Je me suis rendue compte que plein de choses n’allaient pas dans ce que je voulais faire et je suis assez vite redescendue sur terre. Et puis le dernier soir de ce weekend, j’ai croisé un garçon qui s’appelle Adrien, qui avait assisté à ma présentation et qui m’a dit « j’aime bien ton projet, mais tes chiffres, c’est une catastrophe, si tu veux, je peux t’aider ».

Il faisait de la finance. On s’est vu ensuite quelques fois pour travailler sur le business model. On s’est rapidement rendu compte que ça marchait bien entre nous. Et aujourd’hui, Adrien, c’est mon associé.

C’est important d’écouter mais c’est important aussi d’avoir des oeillères à certains moments


Quand vous décidez de vous lancer, quels sont les premiers retours des gens à qui vous en parlez ? 

Je pense que ma famille était un peu sceptique et qu’elle l’a vu plutôt comme une sorte de galop d’essai pour moi, où comme une activité temporaire. Dans notre entourage, les gens trouvaient que l’idée était cool, mais que le mot veggie était peut-être trop niche, trop confidentielle comme notion.

C’est un peu différent aujourd’hui je pense, mais il y a 5 ans, c’est vrai qu’on voyait moins le potentiel. Après, on était assez imperméable à ce scepticisme dans la mesure où, avec Adrien, on était dans notre truc et convaincu de notre vision.

C’est important d’écouter mais c’est important aussi, dans une certaine mesure, d’avoir des oeillères à certains moments. Sinon on fait les choses en fonction des autres et on avance pas du tout.

Camille Azoulai et Adrien Decastille, co-fondateurs de Funky Veggie
Camille Azoulai et Adrien Decastille – co-fondateurs heureux de Funky Veggie


Il y a eu des moments où tu as cru que ça ne marcherait jamais ? 

Oui, on a eu des moments difficiles. On ne les a pas forcément vécu de la même manière avec Adrien. De mon côté, j’ai en mémoire un moment dur, au tout début de l’expérience.

On venait d’être sélectionné par Franprix pour être testé dans 50 magasins. Notre premier produit, des boules végétales, c’était quelque chose qui n’existait pas en France et on ne trouvait personne pour nous aider à le fabriquer. Donc on s’est mis à les faire nous-même.

Ce qui change tout, c’est le fait d’être deux. Sans binôme, je ne tiendrais pas.

On a roulé les 40 000 premières boules à la main. J’étais encore étudiante à l’époque donc on faisait ça le soir et le week-end. On louait un laboratoire dans Paris pour être aux normes, et on se retrouvait, à trois ou quatre, pour préparer nos produits. C’était difficile et j’avais l’impression d’être dans un tunnel sans issue. Ça a duré près d’un an avant qu’on trouve quelqu’un pour nous accompagner sur la fabrication. Mais je pense que si ça avait duré un tout petit peu plus longtemps, j’aurais sans doute lâché le projet.


Créer une entreprise, c’est aussi faire de belles rencontres. Quelle a été la plus belle pour toi ? 

Clairement, la plus belle rencontre, c’est Adrien. On a vraiment eu un coup de coeur professionnel l’un pour l’autre et Funkie Veggie, c’est vraiment le mix de nous deux. On est très complémentaires sur les compétences et sur le tempérament.

Dans les rencontres qui ont tout changé, il y a eu celle avec Jean-Paul Mochet. C’était le Directeur Général de Franprix à l’époque. Il a cru en nous, il nous a permis d’être testé dans ses magasins, ce qui a été un vrai coup de pouce pour nous lancer. Il a été notre bonne étoile du début.

l'équipe Funky Veggie
L’équipe Funky Veggie


Vous venez d’effectuer une levée de fonds il y a quelques semaines. Comment tu as vécu cette période ?  

Honnêtement, c’était très dur. Lever des fonds, c’est éprouvant. C’est évoluer dans un milieu où tu dois te vendre personnellement, qui attends de toi que tu montres tes muscles, quitte à être parfois dans la surenchère.

Et avec Adrien, on aime pas trop vendre du rêve, on est assez carrés dans notre manière de projeter l’avenir. Je crois aussi qu’on ne s’attendait pas à ce que ça dure aussi longtemps et que ça demande autant de temps… Donc oui, ça a été difficile.

Mais on est très contents de l’issue. Et on est aussi très contents d’être passés, en partie, par Lita pour cela, car ça s’inscrit dans notre logique de démocratisation et d’impact. Ce sont des acteurs qui contribuent à faire évoluer ce milieu et notamment la vision qu’ils ont des projets sociaux et environnementaux.

D’ailleurs, il y a de plus en plus de fonds à impact où de fonds traditionnels qui s’intéressent maintenant aux projets à impact. C’est une bonne chose.

Je pense que le plus important, c’est vraiment de se lancer, et de ne pas attendre que le projet soit parfait


À côté de ce moment difficile, quels ont été les « beaux jours » dans ta vie d’entrepreneure ?

Clairement, il y a une étape qui est vraiment chouette, c’est quand on emménage dans ses propres locaux avec une équipe. C’est un beau symbole d’être chez soi. Nous, on a été à l’incubateur de Sciences Po, puis à Station F, et le jour où on s’est installé, c’était un très beau jour. C’est comme un accomplissement.

Un autre jour que j’ai en mémoire, c’est quand mon livre est sorti (Ma vie en plus funky et veggie, Larousse, 2020). Ça aussi c’était un aboutissement. En plus on a fait le lancement deux jours avant le premier confinement, donc on était encore dans une insouciance folle. Le premier confinement, d’ailleurs, c’est aussi une période mémorable. On s’est énormément rapproché de notre communauté durant cette période. On a a gagné 25 000 followers instagram, il y a eu beaucoup d’échanges, ça a été quelque chose.


Pour celles et ceux qui veulent se lancer dans l’entrepreneuriat à impact, tu as un message ou un conseil à apporter ?

Je pense que le plus important, c’est vraiment de se lancer, et de ne pas attendre que le projet soit parfait. Rien ne vaut l’expérience. Mon conseil c’est de rester le moins possible seul face à son ordi et son business plan. Et le plus possible, d’aller confronter et tester son projet auprès des autres. C’est avant tout une affaire d’expérience.