Changer d’imaginaire pour changer le monde : c’est ce que nous vous proposons avec cette rubrique « L’utopie est à l’horizon ». Une série d’essais et de mini-fictions qui décrit le monde tel que nous le souhaitons dans deux ou trois décennies. Dans cet épisode, découvrez les destins croisés de Greta, une étudiante en droit, et Gabriel, un banquier à la tête de la dernière entreprise du CAC40 qui refuse encore de devenir une société à mission.

collage futuriste

Une fois n’est pas coutume pour le dernier jour de la semaine, ce vendredi 24 octobre 2042, Greta R. se leva très tôt. Il faisait encore nuit quand la jeune étudiante en droit prépara son café. Comme tous les matins, elle écoutait la voix impersonnelle de Julie, son assistante virtuelle, lui donner les informations du jour puis détailler le programme de cette journée qui s’annonçait très spéciale.

La mère de Greta passa une tête dans la cuisine pour lui souhaiter bonne chance : elle n’était pas peu fière de sa fille, qui honorait par son combat le prénom qu’elle lui avait donné il y a 23 ans. Un prénom inspiré par la célèbre adolescente suédoise qui avait lancé le mouvement Youth for Climate – et venait d’être nommée, à tout juste 38 ans, Première Ministre de son pays. Bref, sa Greta marchait dignement dans les traces de la militante écologiste qui avait promené très tôt ses tresses de Davos à l’ONU. 

Dans le cadre de sa spécialisation en droit de l’environnement, Greta et son binôme – soutenus par leur professeur- avaient en effet acheté pour 30 euros d’actions de la BNC, devenue au fil des ans et des fusions la deuxième banque française. Ils avaient ainsi comme objectif de poursuivre celle-ci en justice, accusant ses dirigeants et ses administrateurs, tout occupés qu’ils étaient à organiser la croissance, d’avoir pris à la légère et géré de manière inadéquate les risques que la crise climatique faisait peser sur leurs investissements.

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Ce vendredi, l’affaire devait revenir devant les tribunaux, mais la banque avait fait savoir jeudi matin qu’elle était finalement prête à transiger, sans doute soucieuse d’éviter une condamnation susceptible de ruiner sa réputation déjà malmenée. Son PDG, Gabriel N., avait déclaré que “le changement climatique était un risque financier majeur, direct et actuel” que la banque avait sans doute sous-estimé, s’abritant curieusement derrière le fait que cela avait été, selon lui, le cas pour la plupart des entreprises et qu’une banque ne pouvait pas aller plus vite que l’économie dans son ensemble.

Cette position lui semblait être la seule approche capable d’apaiser très vite la voix aussi calme que percutante de cette jeune étudiante que les médias adoraient, et que ses conseillers en communication détestaient.
Il avait souligné son intention d’accélérer ses efforts sur le sujet pour inverser la tendance, avec des objectifs ambitieux de décarbonation de ses activités, notamment sur l’arrêt total des investissements liés au charbon initialement programmé pour 2040 (mais qui avait pris du retard, à la BNC comme partout), et une ambition stricte de « net zero » d’ici à 2050.

Il ne restait plus beaucoup de temps, au vu des milliards d’euros d’actifs que gérait l’institution et du temps nécessaire pour rendre crédible un changement de cap. Le défi s’annonçait donc sportif pour la banque, presqu’autant que la journée pour Greta, qui devait enchaîner les interviews et les journaux télévisés.

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Les médias avaient toujours adoré le combat de David contre Goliath, et le téléphone de Greta n’en finissait pas de sonner. Cela la faisait plutôt sourire, car ces mêmes médias européens avaient tous tardé à couvrir sérieusement la crise climatique, à l’exception de The Guardian et de La Voix du Nord, un titre local du Nord de la France que venait justement de racheter The Guardian.

Il faut dire qu’au fil du temps, les procédures légales menées par les actionnaires à l’encontre des entreprises étaient devenues courantes. Les résolutions d’actionnaires cherchant à modifier les politiques des entreprises sur le changement climatique, notamment, étaient nombreuses depuis deux décennies, mais elles échouaient encore parfois.

Dans ces cas les actionnaires choisissaient de poursuivre l’entreprise et ses dirigeants en justice, en se concentrant soit sur l’obligation fiduciaire de divulguer leurs risques climatiques, soit sur la demande de stratégies plus exigeantes pour réduire ces risques. 


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A l’autre bout de la France, Gabriel, lui aussi, s’était levé tôt. Le café n’y changerait rien. Comme venait de le lui rappeler un SMS de soutien du PR, qui était aussi un ami, la journée s’annonçait difficile, comme celles qui avaient précédé. Et franchement comme toute cette année pourrie ! Il finissait par se dire, comme le lui soufflait sa femme, qu’il aurait mieux fait de rester au Ministère des Finances plutôt que de revenir dans les affaires pour prendre la présidence de la BNC.

Gabriel devait faire face à plusieurs litiges difficiles, et pour tout dire perdus d’avance. Outre celle sur le climat menée par Greta, une autre procédure avait été lancée quelques mois plus tôt par les étudiants d’HEC et de Polytechnique rassemblés dans le collectif militant XCD, un groupe redoutablement efficace qu’ils avaient lancé en 2025, l’année où les révoltes étudiantes contre le manque d’ambition sociétale et climatique des entreprises avaient gagné les écoles qui formaient les futures élites.

XCD. En écoutant son smartphone lui lire la revue de presse du jour, Gabriel réalisa qu’il n’avait jamais, avant ce matin, fait le lien entre cet acronyme et le fait, qu’en effet, ces étudiants se disaient excédés des pratiques de leurs futurs employeurs. Il se disait aussi que, s’il avait été superstitieux, il aurait pu voir un funeste présage dans le fait que c’était justement les étudiants de ces deux écoles, qu’il avait si joyeusement fréquentées à l‘époque où il menait la belle vie et pensait qu’un jour le monde serait à ses pieds, qui venaient maintenant lui gâcher les journées.

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XCD reprochait à la BNC d’être la dernière société du CAC40 dont les dirigeants refusaient de devenir société à mission. Un dispositif qui s’était imposé comme la norme en Europe, poussé par l’Italie et la France, et qui avait contribué à bâtir un modèle de capitalisme responsable à l’européenne, inspiré de l’humanisme des Lumières, qui faisait école dans le monde entier.

Au Pérou, au Rwanda, à Taïwan ou en Amérique du Nord, et évidemment en Chine, les leaders économiques et politiques les plus éclairés se réclamaient tous de ce modèle. Parmi les informations du jour, d’ailleurs, le président du label international B Corp, l’ex-patron de Danone Emmanuel Faber (un ami de Gabriel, malgré leur différence d’âge), qui était désormais à la tête d’un mouvement présent dans 190 pays au monde et pesant près de 10% de l’économie mondiale, venait d’annoncer le transfert symbolique de son siège social en Europe, pour marquer son soutien au modèle de la société à mission. 

Le problème de Gabriel, au-delà du harcèlement des médias qui voulaient tous l’entendre sur ses déclarations de la veille, était que la procédure du collectif XCD avait déjà fait chuter sérieusement la valorisation de la banque et, plus grave encore, un mouvement de grande ampleur avait amené presque 20% de ses clients à fermer leur compte. Résultat : les marchés s’attendaient d’un jour à l’autre à ce que la BNC sorte du CAC40 où elle serait, selon la rumeur, remplacée par la CAMIF.

La CAMIF, une enseigne de vente par correspondance de mobilier et accessoires made in France, ironiquement pionnière de la Société à Mission, qui avait développé de manière exponentielle son modèle multi-local après la crise des années 20 au point de devenir l’un des leaders européens du secteur.

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Gabriel enchaînait les réunions de crise, essayant de comprendre pourquoi la plupart des membres de son Conseil d’Administration restaient étonnamment fermés sur le sujet de la Société à Mission, alors même que depuis une décennie environ, plusieurs villes comme Paris, Marseille ou Grenoble multipliaient les avantages (exonération de taxes, implantation des sièges sociaux…) pour les sociétés à mission et surtout que la Ministre de l’Économie Responsable (une camarade de promotion de Gabriel) venait d’annoncer que seules ces sociétés pourraient désormais répondre aux appels d’offres des marchés publics au-delà d’un certain montant.

Vraisemblablement, le conseil était totalement dépassé par ce qui s’était passé ces dernières semaines. Il restait comme coincé dans le passé, figé dans l’appréhension d’une gouvernance conjointe avec un comité de mission composé de personnalités externes, et ne voyait surtout pas d’un bon œil le fait que dans une société à mission, depuis la loi Pacte IV, il était désormais obligatoire que la moitié des administrateurs soient nommés par le comité de mission (les autres étaient proposés par les actionnaires).

Gabriel avait bien essayé de leur expliquer que, avec un prix mondial du carbone qui dépassait maintenant les 250 dollars, les sociétés à mission, qui étaient aussi tenues depuis quelques années de développer un système de triple comptabilité prenant en compte les aspects environnementaux et sociétaux, surperformaient très manifestement leur marché. En vain. 

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Dans le métro qui le menait vers le studio de télévision, où il allait une fois encore affronter en duplex Greta et les représentants d’XCD, il sentit monter sous son masque une colère sourde contre ses administrateurs qui étaient tout aussi sourds se dit-il. Et la bonne nouvelle, c’est que cela faisait aussi jaillir une détermination nouvelle chez lui. L’envie de faire ce qu’il pensait juste, quitte à se faire dégager manu-militari ensuite.

Il y avait réfléchi toute la nuit, et aussi la précédente, et celle encore avant : la seule option, désormais, pour sauver la BNC du marasme était de faire amende honorable, comme il avait commencé à le faire la veille, et de poser très vite des engagements radicaux, des objectifs ambitieux, des renoncements marquants, à contre-courant des choix faits par ses prédécesseurs ces dernières décennies.

Sa décision était prise, c’est cela qu’il allait annoncer dans cinq minutes. En sortant du métro, Gabriel regarda le ciel gris, prit une profonde inspiration, et entra dans le studio….

Texte rédigé par Elisabeth Laville – fondatrice et CEO de Utopies