Changer d’imaginaire pour changer le monde : c’est ce que nous vous proposons avec cette rubrique « L’utopie est à l’horizon ». Une série d’essais et de mini-fictions qui décrit le monde tel que nous le souhaitons dans deux ou trois décennies. Dans cet épisode, découvrez l’histoire d’Eva, une jeune italienne – synergiste de métier – qui revient sur La Catastrophe, l’événement majeur qui a fait basculer sa vie et celle de toute une ville en 2034. Pour lire l’épisode précédent : c’est par ici

Face B – Le temps de la régénération


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Un matin de torpeur, de poussière et de malheur. Le matin du Cyclone. Minuit pile pour la planète. Il y eut une première bourrasque, aussi brève qu’intense. Puis ça s’est intensifié, les parasols Starbucks se sont envolés. En 12 petites et longues minutes, sa puissance avait triplé. Ce fut comme une apocalypse. Ça a poussé, crié, pleuré, prié. Certains s’en remirent au Ciel. Les recoins à l’abri du vent furent cher payés, certains en vinrent même à s’entretuer.

Du tout Piémont, le Lavoro fut le quartier le plus sauvagement affecté. Ce jour-là, cette zone bétonnée qu’une poignée de géographes exaltés appelait autrefois le Central Business District avait plié dans le vacarme et la sidération. Avec elle, s’était écroulé l’idéal du productivisme version ancienne économie, autotélique et déconnecté, court-termiste et obsédé par les petits profits et les gros intérêts. Un idéal aussi standard qu’obsolète, que tous ont dû se résigner à collectivement délaisser, et ce afin d’entrer dans le Cinquième Âge industriel.

Après la proto-industrie, après le taylorisme-fordisme, le toyotisme et le teslisme, voilà qu’enfin était venu l’âge des synergies, et avec lui la radicalité nécessaire aux enjeux du siècle duquel Eva fait désormais partie. Quant aux gratte-ciels, emblèmes en ruines d’un libéralisme à l’agonie, l’ironie voulut qu’ils accueillissent quasi-exclusivement les sièges sociaux de firmes dont les activités avaient largement contribué, durant des décennies, aux dérèglements dont ils payèrent ce jour-là le prix.


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8h22. Aux abords du mémorial, Eva serre les dents et pense à son grand-père, Guido, puis à son père, Luca, et se demande combien d’autres Icare se sont perdus, avant eux, dans les méandres de l’ancienne économie ? Combien ont cru pouvoir devenir maîtres du monde, accoutrés tour à tour à la mode des financiers de Canary Wharf ou Park Avenue : chemise droite puis cintrée, costume simple ou croisé, le coton blanc et amidonné, ou tout du moins tant qu’il en restait.  

Le jour du Cyclone, il Signor Luca Gigliotti faisait partie de ces infortunés. Le jour de l’effondrement de la tour SenzaGuida, coup d’envoi de la série meurtrière des quatre écroulements, cela faisait à peine trois mois que son père avait accédé à l’étage des partners. Dans le froid quasi-polaire que connaissait désormais la steppe du Po entre la mi-octobre et la mi-mai, l’homme avait quitté la maison tôt le matin, préoccupé par un rendez-vous important. Un rendez-vous important, certo, mais qu’il aurait finalement mieux fait de manquer, comme on se l’était figuré à son enterrement.  

Les mois qui suivirent furent un véritable calvaire pour tous les survivants. Même pour les citadins du Sud-Ouest de Turin, il a fallu se défaire de la sidération provoquée par les images du bain de sang. Celles de la chute du logo couronnant la tour du groupe pétrolier, d’abord, une fleur des champs de 800 kilos, et qui s’était comme fanée, emportée par les vents. Le bas-relief d’acier avait perdu trois premiers pétales, autant de plaques effondrées sur la dalle, ôtant la vie à cinquante infortunées ayant de toute évidence mal choisi l’horaire de leur pause cigarette. 

Certains en firent leurs gros titres, d’autres leurs choux gras. Pour la presse alternative, c’était grand. Un nouveau 11 septembre, revendiqué par un ennemi invisible, une « Mère Nature » que d’aucuns confondaient avec un Dieu vengeur. Cela faisait bien quinze ans que certains youtubeurs ne prédisaient d’ailleurs plus que ça ; entre la fin des pluies automnales et l’appauvrissement des sols, l’effondrement était imminent, sûr que ça ne tiendrait pas. Une fois la quatrième tour à terre, même les chroniqueurs de la RAI en restèrent cois. Quant au bilan définitif, il ne fut jamais prononcé. Ni par un élu, ni à la télé. On arrêta de compter au-delà des dix-mille deux cent décès. Entre les blessés, les morts et les ensevelis, c’est la nation transalpine toute entière qui fut traumatisée. 

Bien sûr, il y avait des responsables. Des femmes et des hommes qui, du haut de ces responsabilités dont ils aimaient se gargariser aux dîners, n’avaient strictement rien fait quand vinrent les pénuries. Aucune rénovation possible pour les gratte-ciels du quartier, sitôt même que l’acier, puis le cuivre, puis les outils tels que les marteaux de démolition vinrent à être portés disparus des marchés. Hors-sol, leurs cotes s’envolèrent et, sinon ProTex, aucune relocalisation ne fut envisagée. Quand bien même les experts tirèrent la sonnette d’alarme avec plus de rage que jamais dans une tribune du Monde consécutive à la canicule de 2024.

 En clair, chacun s’était résigné à l’idée d’une fin programmée pour les immeubles du Lavoro. Et puis ce fut l’heure de la fin, dix ans après. Au matin du 2 avril 2034, à 9h51. 

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Elle était encore jeune, Eva, mais elle se souvient avec précision de la fureur médiatique, des discours émus, des minutes de silence, et de la messagerie enregistrée sur le répondeur de son père. Éclairée par les images bleues des éditions spéciales de chaînes d’information continue, elle se souvient s’être accrochée à un mot, un mot qui, à force répétition, avait fini par subsister dans le débat public : la Régénération. À s’accrocher aux lèvres de tous les adultes, journalistes et gouvernants de l’époque, ce mot avait réussi à se frayer un chemin des médias jusqu’aux urnes. Moins de trois mois après la catastrophe, on le retrouvait ainsi dans le discours d’intronisation du nouveau Président du Conseil : « è arrivato il momento di rigenerarsi ! » 

Après l’heure du drame, l’ère des synergies. Tous les sens en éveil, Eva avait rejoint les bancs du lycée lorsque le parti (Ri)generazione fit le hold-up du siècle aux élections générales de 2033. Un fort écho auprès de la population, un franc succès dans l’isoloir. Le concept fut bien sûr très débattu en amont, et rencontra une foule de détracteurs. Comment pouvait-on entendre, au cœur même de la Rome éternelle, pareils outrages à la nation ? L’Italie ne valait-elle pas mieux que ce moralisme révolutionnaire ? Naturellement, la Ligua et consorts fustigèrent ce nouveau principe sur lequel devaient être fondés lois et budgets du pays pour le(s) mandat(s) à venir.

Militant pour le recyclage, la réduction (au tiers) des émissions de CO2 et le développement des synergies industrielles, les Régénérateurs l’emportèrent avec une large majorité. Certaines mesures phares, déjà expérimentées à l’étranger, furent développées à l’échelle nationale, à commencer par le recyclage. Sur le modèle de la société japonaise Toyama Kankyo Seibi, nombre d’entreprises furent incitées à se diversifier, devenant des hubs de tri et de recyclage suivant des lieux d’implantation stratégiques, utilisant l’électricité et la chaleur générées par le traitement des déchets en vue de diversifier une culture sous serre et de transformation agro-alimentaire sur les territoires adjacents.

Contre toute attente, l’Italie a suivi. Jamais l’Histoire politique du pays n’avait connu pareil consensus. Le Peuple criait pour plus de diversité. Même le Pape apporta son soutien, bousculant les estimations réalisées jusqu’à la dernière minute. Aux premières réformes, des bourses d’excellence furent ainsi allouées en prévision de la diversification des quartiers les plus affectés par l’ancienne économie, ou plus exactement par son décès.

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À l’époque déjà, l’Italie était l’un des pays où la résilience des territoires était la mieux évaluée, et ce notamment en raison de sa diversité d’acteurs. Riches des émulations créées par un réseau de PME aux étroites connexions, des villes telles que Naples ou Catane prospéraient, et ce malgré les médisances des Milanais, qui débattaient dans certains cercles un peu snobs de leur mort programmée. 

Lorsque le cyclone vint souffler les baies vitrées du Lavoro, le constat des Régénérateurs en poste se fit plus amer. Vitrines brisées de l’opulence de l’économie, les quartiers d’affaires peinaient déjà à s’épanouir, peinèrent plus encore à se reconstruire, et aucun ne trouva de nouveau souffle dans les schémas traditionnels qui allaient s’évanouissant. Sur leurs ruines fumantes, les CBD et leurs tours abimées n’avaient plus le choix. Ils devaient devenir des territoires résilients, et vite.

Le premier Ministre d’alors, qui était un homme plus éclairé que la moyenne de ses contemporains, mit dès lors en place un indicateur de prospérité durable, basé sur la propension de chaque canton à diversifier son économie. Ergo les programmes prioritaires de développement économique vert pour lesquels travaille désormais la jeune Eva, mieux connue sous le nom de Dottora Gigliotti, et pour lesquelles on l’a vue se traîner sous la douche ce matin. Aujourd’hui à nouveau, cette Docteure ès Agilité Territoriale s’en va créer des synergies au Lavoro. Hier comme demain, les symbioses productives ne vont pas se faire toutes seules… 

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Dans sa poche revolver, le Super-Ph vibre trois fois. Il est 8h25. Sans doute Nassim, son collègue aussi géographe que ponctuel. Aujourd’hui, elle et lui vont s’assurer que l’arrondissement Nord du Lavoro connaît l’essor attendu. C’est un arrondissement majeur de leur scope, aux constructions aussi durables que les émissions y sont légères. Selon leurs calculs, on devrait y trouver, sous six mois, un réseau d’entreprises locales ayant déjà effectué sa transition vers le BTP responsable.

C’est qu’ici, plus qu’ailleurs, que le district se doit de respecter les nouvelles exigences de circularité, axiome majeur de la stratégie transformative pensée à Rome, au Conseil de l’Hydra, et appliquée jusqu’au dernier terre-plein de son quartier. Quant à Eva, comme Nassim, comme environ quarante autres dans le bassin laborantin turinois, ils sont les meilleurs remparts face aux nouvelles crises qui pourraient frapper leur territoire. En l’espace de trois ans, et en vertu des liens noués par une génération de synergistes motivés, l’image de Turin comme la ville intense en fit le symbole d’une véritable rigenerazione.  

8h32. Eva gare son vélo à pneus pleins et fixe un à un les trois antivols accordés par l’Hydra 93, organisation synergétique de son département administratif. Pour se retrouver dans l’organigramme, c’est un vrai mille-feuilles ; à croire que certaines choses ne changent pas. Imposer partout un fonctionnement circulaire n’est pas toujours au goût de tous, et les actes de vandalisme sur les véhicules estampillés du blason de l’ordre synergétique – une Hydre de Lerne, où chaque tête coupée repousse dédoublée – se font encore fréquents.

Certains n’ayant pas d’argument rationnel à leur opposer, ils ont plusieurs fois préféré user de leurs poings, contraignant Eva et Nassim au port obligatoire d’un gilet en kevlar. Mais Eva ne compte pas baisser les bras. Elle sait le bien-fondé de ses actions. Pour les avoir étudiés, les efforts de synergie lui apparaissent désormais moins comme des contraintes qu’un réel choix de société. Un choix nécessaire, qui-plus-est, et duquel dépendra l’Histoire que ses enfants pourront raconter d’elle. D’elle et de ce qu’aura bien pu lui transmettre sa génération.

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Au quotidien, la synergiste travaille à la mise en œuvre d’un effet exponentiel. Aujourd’hui, ces effets sont visibles à qui veut bien les voir, mais Eva le sait : si une hausse de 1% de la diversité économique accroît en moyenne de 3% le nombre de synergies locales, une hausse de 25% de celle-là les accroît en moyenne de 102% ! Et le Lavoro n’a pas fait exception. 

8h33. Eva est sur zone. Les sonnettes de vélo l’assourdissent. Là où se tenait, au début du millénaire, l’un des principaux centres commerciaux de la plaine du Po, on découvre aujourd’hui un jardin connecté devant lequel son collègue l’attend, les yeux rivés à sa montre-bracelet. C’est là qu’ils vont, aujourd’hui encore, créer des synergies : mettre en relation des entreprises, accompagner les responsables de sites industriels dans une démarche d’agilité territoriale, aider les élus à planifier leur développement…

Derrière Nassim, un grand panneau blanc et miel désigne l’endroit comme “la Ruche”. C’est ici que la magie opère. Dans ces bureaux d’un nouveau genre, où des bornes de recharge sont disposées à l’ombre de chaque pin, des kiosques de networking émaillent un impressionnant parcours pédestre. Sur les sentiers qui serpentent sur ce qui fut l’ancien parking du Centro Commerciale Pietro Micca, une centaine d’actifs déambule à pas lents. On y parle des présentations PowerPoint pour l’après-midi comme des prêts verts indexés pour demain. Ça crée des redondances possibles, ça réseaute local, ça se retrouve au point des opportunités, ça vaque vers les points forum, là où certains de leurs pairs prennent le micro pour présenter leurs offres. D’autres synergistes sont en charge de l’ordre du jour, des temps de paroles, et des connexions pouvant se faire sur place. 

Mais ce n’est pas de son ressort. Elle et son collègue de l’Hydra sont les connecteurs de la NED, la Nouvelle Économie Diversifiée. Une économie reconnectée, qui trouve sa résilience sur un indicateur semblable à celui qu’utilisait son arrière-grand-père, peu avant sa retraite, pour mesurer la biodiversité des forêts toscanes et piémontaises : L’indice de Shannon.

L’utilité de cet indice reposait elle-même sur le concept un peu obscur d’entropie, qui pouvait être entendue comme la surprise moyenne fournie par l’observation d’un échantillon. Forts de celle-ci, il a été convenu de voir le tissu économique de chaque aire urbaine comme un grand jeu de flipper sur lequel chaque acteur serait, par son activité, un bumper sur lequel rebondirait la balle de la croissance. Une croissance d’autant plus proportionnée qu’elle s’étendrait à la manière d’une forêt, où l’entraide entre chaque arbre permet la survie du bois tout entier.

Eva est consciente qu’une telle représentation ne saurait se justifier sans chiffres, courbes et autres coefficients multiplicateurs, mais c’est ainsi qu’elle se présente, en somme. Comme la garante d’une synergie collective à l’échelle de sa ville, du bois qui la ceint, et des régions alentours. L’assurance que les entreprises amenées à se rencontrer se rencontreront, que l’ensemble des élus sauront prévoir la régénération du territoire à chaque échelon, et que les sites industriels qui jadis polluaient l’air, les eaux et les sols du Piémont, parviennent à réaliser leur virage stratégique pour le bien commun comme pour la chose publique. 

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Une Bise à Nassim. Il est 8h35. « Tu es en retard ». Comme chaque matin, il empeste la Cologne. La quantité de parfum lui rappelle son grand-père, confrère ancestral de ces jeunes gominés, et qui piquait tout autant les narines de la fillette qu’elle était. Un homme qui regrettait au demeurant d’avoir rompu avec la tradition familiale qui consistait à devenir, de père en fils, garde-forestier. “Tu sais, Eva, au siècle dernier, c’était chacun sa solitude, chacun sa baie vitrée. Et dans les plus hauts uffici des plus hautes tours se trouvaient toujours les profils les plus déconnectés… ” Si son grand-père, passionné par les propriétés des bryophytes et amateur de celles du blob, voyait ce qu’est devenu son Lavoro, cette fourmilière naguère hyperspécialisée…

La jeune femme s’avance et les capteurs enclenchent l’ouverture silencieuse d’un portillon grillagé sculpté en forme de rhombes. D’un geste, son collègue est invité à la précéder. 8h36. Les réunions matinales ont déjà commencé. Chaque matin, ce quartier d’affaires autrefois effondré semble à ses yeux se relever, chaque jour un peu plus droit. Gotham a ses héros, Turin ses synergistes. À l’ombre des gratte-ciels du Lavoro, les deux connecteurs s’enfoncent dans leur Central Better District, la mine aussi sérieuse que leur front est serein. Côte à côte à la croisée des chemins, à prôner à qui peut la micro-fabrication et l’écologie industrielle sur cette lande prospère qu’est le Novo-Torino, l’un comme l’autre savent qu’il ne leur reste plus qu’à cultiver un peu plus leur jardin. « Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme ! ». Son père n’aurait pas mieux dit.